On est mal barré ? (Le problème des appartenances)

Dans son livre1 «Les Identités meurtrières», Amin Maalouf constate que les appartenances (religieuses, ethniques, langues, partis politique, classes sociales…), comme un puzzle, sont les éléments constitutifs de l’identité de chacun. L’ordre d’importance de ces appartenances varie dans le temps et il cite des moments où parfois chez une personne, c’est le religieux qui constitue le socle de son identité, à d’autres moments sa langue. Il constate aussi que l’entente cordiale dans un monde de plus en plus imbriqué et unidirectionnel (c’est la culture occidentale et notamment américaine avec sa langue, l’anglais qui s’imposent partout) est difficile voire impossible.Amin Maalouf, conscient du pire et du meilleur de la mondialisation, propose une voie pour que chacun puisse trouver sa place, être respecté, voire s’épanouir. Il faudrait que2 « dans cette civilisation commune qui est en train de naître, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure, dans ce qu’il estime son identité, une composante nouvelle… le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine ».

Dans une autre partie de son livre, il écrit 3« une identité qui serait perçue comme la somme de toutes nos appartenances, et au sein de laquelle l’appartenance à la communauté humaine prendrait de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un jour l’appartenance principale, sans pour autant effacer nos multiples appartenances particulières ».

Pour reprendre les idées d’Amin Maalouf, il s’agit avec la mondialisation de gagner deux choses essentielles. La conscience de notre universalité et unité de destin comme première instance en chacun, au lieu de destins cloisonnés au gré des appartenances. Le respect de chaque particularité, dans une civilisation humaine qui s’épanouit par la diversité et les interactions, au lieu de l’uniformité.

Prenons un exemple. Les Palestiniens et les Israéliens ne pourraient-ils pas s’entendre autour de la gestion de l’eau pour créer l’Eden que pourrait être cette région au lieu d’ériger des murs de la honte ?

Partager ensemble ce bien précieux qu’est l’eau et la façon de le faire fructifier pour tous, ne serait-il pas les prémices d’une possible réconciliation avec des gens sincères des deux côtés ?

Peut-être qu’alors, petit à petit, les moins sincères, voir les plus cloisonnés finiraient aussi par se rencontrer et qui sait, se retrouver.

Amin Maalouf a donné comme titre à son livre « Les identités meurtrières ». J’aurais préféré qu’il le nomme « Les petites identités meurtrières »… pour éviter d’amalgamer le mot identité à tous les intégrismes, fanatismes, populismes,… ( tous les ismes) qui en effet le rend meurtrier. Faire table rase des appartenances en soi ou imposer ses appartenances c’est ce que j’appelle la « petite identité », ou encore l’identité meurtrière dont parle Amin Maalouf. Elle génère chez l’individu un repli sur soi et un comportement de rejet. Cette petite identité, on la retrouve incarnée aussi bien dans les « élites » qu’au fond des banlieues.

Je lui préfère celle qu’on pourrait nommer « l’identité heureuse», fruit d’un processus se traduisant chez l’individu par l’émergence d’une conscience universelle, conscience s’appuyant sur le socle de ses appartenances. J’entends déjà les reproches de certains me taxant d’élitisme ou réactionnaire avec ces notions de « petite identité et identité heureuse ». Ceux-là sont bercés par l’illusion moderniste4, pour reprendre les propos de Jean Claude Michéa. Les appartenances sont toujours le fait d’être englobé dans un tout en rapport avec l’espace et le temps. Il y a six milles ans, comment aurait-on pu être chrétien ou musulman ?

Et il y a cinq cents ans, qui se reconnaissait comme Américain, Japonais ou Marocain ?

Les appartenances nous donnent un cadre et des limites. Et quand ce cadre devient l’unique référent, il est vrai que les intégrismes et les dogmatismes fleurissent. Mais de la à rejeter ou éradiquer les appartenances ?

5 « On ne devient pas sensible à la triple obligation de donner, recevoir et rendre de façon purement abstraite. C’est toujours à travers des formes concrètes de réciprocité – définies selon les codes et les rituels propres à chaque civilisation particulière – qu’une telle sensibilité parvient à se construire. Et si ce code psychologique et culturel fait défaut – pour une raison ou une autre – un sujet ne trouvera plus d’autre guide existentiel que son économie pulsionnelle ou son intérêt bien compris ».

Un homme sans appartenance est un Bouddha (qui dissout toutes formes d’appartenances en les intégrant toutes dans leurs particularités) ou un être déraciné. Et un homme qui ne voit et n’entend que par ses appartenances particulières est un tyran pour les autres comme pour lui-même. L’être déraciné comme le tyran peut aussi se définir comme l’homme de masse6 dont parle Hannah Arendt. L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa logique le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence du système. Le totalitarisme est une pathologie du rejet de la mort avec en réaction une quête de pureté irrationnelle : une humanité « pure » (le nazisme), une classe sociale « pure » (le communisme), un capitalisme « pur » ou/et un individu « pur » (le libéralisme). Cet thème du totalitarisme sera développé dans un prochain billet.

Les élites de gauche comme de droite veulent substituer à toutes les appartenances, leur appartenance commune, celle du libéralisme. En d’autres termes, la « droite décomplexée » veut virer les appartenances qui ne lui conviennent pas, par conservatisme (clientélisme à ses anciennes appartenances) et surtout pour son projet d’économie mondiale et libérale. Et la « gauche caviar » veut dissoudre toutes formes d’appartenances pour créer l’unité mondiale du genre humain sous prétexte des droits de l’homme et de laïcité.

On est mal barré…

Alors, « l’identité heureuse », comment la cultiver et l’épanouir ?

On peut chercher déjà des modèles dans notre proche histoire. Je pense par exemple à Jacques Lusseyran7. Jacques Lusseyran appartient à la communauté des aveugles, il appartient aussi à la communauté des résistants lors de la seconde guerre mondiale et ensuite il appartient à la communauté des enseignants. Tout cela a contribué à former son identité. Son « identité heureuse», il va la révéler lors de la guerre par la justesse de sa vision sur les personnes qui veulent rejoindre la résistance alors qu’il est aveugle, ou encore par son engagement en tant qu’enseignant à penser par soi-même. On peut dire que ce qui le caractérise au-delà de ses appartenances, c’est sa capacité à exprimer son identité profonde ou identité heureuse. D’où vient cette capacité ?

De l’humanité qui en lui a pu s’exprimer grâce certainement à une éducation, des modèles pour l’inspirer et un contexte de vie favorable à cette éclosion. Cette humanité en soi, je suis convaincu qu’elle est accessible à tous, quelle que soit sa couleur de peau, sa condition sociale et ses aspirations. Je reprends certaines pages d’Eichman à Jerusalem de Hannah Arendt qu’on retrouve aussi dans le livre de Catherine Vallée8 « Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme » pour étayer ce que j’avance :

«Il y avait des individus en Allemagne, qui, dès le début du régime hitlérien, s’opposèrent à Hitler sans jamais vaciller. Nul ne sait combien ils étaient – peut-être cent mille, peut-être beaucoup plus, ou beaucoup moins – car on n’entendit jamais leurs voix. On en trouvait partout, dans toutes les couches de la société, chez les gens simples et chez les gens instruits, dans tous les partis, et peut-être même dans les rangs du national socialisme. (…) Quelques-uns prenaient le serment au sérieux : ils préféraient, par exemple, renoncer à une carrière universitaire plutôt que de prêter serment à Hitler. Plus nombreux étaient les ouvriers, à Berlin surtout, et les intellectuels socialistes qui tentaient d’aider les juifs. Il y avait, enfin, ces deux petits paysans dont Günther Weisenborn raconte l’histoire : vers la fin de la guerre ils furent appeler sous le drapeau S.S. ils refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. » La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer entre le bien et le mal. »

Les physiciens modernes et les anciennes traditions partagent l’avis pour dire que l’homme est à la fois fils de la terre et des étoiles. D’où notre universalisme naturel et notre parenté entre tous au-delà des diverses apparences et appartenances (le ciel étoilé) et nos spécificités complémentaires (nos terroirs faits de nos cultures et racines ancestrales qui, en nous différenciant, nous apportent vigueur et couleurs). S’enraciner dans l’identité heureuse aujourd’hui, ne serait- ce pas intégrer toujours mieux, cette double appartenance ?

Enfin, pour contribuer à développer concrètement des « identités heureuses », Edgar Morin dans son livre la Voie9 nous donne des pistes. Les indiens kogis de Colombie nous en donnent d’autres sans pour cela nous demander de les imiter. On peut constater aussi une quête d’identité heureuse qui se traduit en France par des mouvements comme le Collectif Roosevelt, l’association Colibris, des éco-villages et des éco-hameaux…

Dans nos pays occidentaux, j’aurai tendance à penser qu’il est nécessaire de s’extraire du système actuel tout en prenant garde de ne pas tomber dans le rejet du système. Par des rencontres de ruraux bien dans leurs bottes (pas encore totalement déracinés et séniles) et de citadins (prêts à sacrifier une bonne part du mirage du progrès sans le renier pour autant), de ce dialogue puis par des réalisations concrètes, pourraient peut-être naître (renaître) des îlots de civilisation heureuse et pas simplement des identités heureuses.

1 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, 1998.

2 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p. 188.

3 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p.115.

4 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 133, Climat, 2011. « L’illusion moderniste repose sur la croyance naïve que l’accès à une société véritablement universelle- autrement dit, à une société qui se serait enfin affranchie des limites que chaque culture particulière impose, par définition, à ses membres – devrait exiger de chaque individu et de chaque peuple qu’ils renoncent définitivement à toutes leurs formes d’appartenance antérieures (de la tribu, à la nation, en passant par le village ou le quartier). Formes d’appartenance – ou « identités » – que l’idéologie moderniste conduit inévitablement à percevoir comme autant d’obstacles « archaïques » et « réactionnaires » à l’unification promise du genre humain sous la double enseigne des « droits de l’homme » et du marché mondialisé ».

5 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 135, Climat, 2011.

6 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

7 Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, Les trois Arches, 1987. (Jacques Lusseyrandans son livre « Et la lumière fut » nous livre l’un des plus beaux témoignages de chef d’un mouvement de résistance puis de déporté. Malgré son handicap (il est aveugle), c’est lui qui dans un camp de concentration, par son exemple, soutient les autres déportés et les aide à rester conscients, dignes et humains).

 

8 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme , op.cit., p128.

9 Edgar Morin, La Voie, Fayard, 2011.

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