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Libéralisme, totalitarisme ?

Qu’est ce que le totalitarisme ?

Hannah Arendt dans son livre « Les origines du totalitarisme »1 définit le totalitarisme comme une organisation massive d’individus atomisés et isolés. Sa finalité est de créer un monde parfait en s’appuyant sur une idéologie de rationalisation (c’est-à-dire en s’appuyant sur une conception logique et parcellaire) et en se proclamant porteur de « la solution » pour atteindre cette perfection. Son éducation consiste à détruire la faculté mentale de se forger des convictions et rend ainsi caduque chez l’individu, la possibilité de distinguer ce qui relève du concret et de la fiction. « Un régime totalitaire ne s’installe pas par la force comme les dictatures ou les tyrannies classiques mais de manière légale, bénéficiant du soutien populaire » (voir livre de Catherine Vallée, « Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme »2, page 70).

Pour qu’il y ait soutien populaire, il faut que les hommes soient devenus « hommes de masse ». L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa logique le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence du système. Le totalitarisme est une pathologie du rejet de la mort avec en réaction une quête de pureté irrationnelle : une humanité « pure », une classe sociale « pure », un capitalisme « pur ».

Nazisme, communisme, libéralisme, tous dans le même sac totalitaire ?

Le nazisme, pour arriver à ses fins instaure la lutte des races, le communisme, la lutte des classes et le libéralisme la lutte des égos, du un contre tous et contre tout. Chaque totalitarisme s’appuie sur une logique et il ne faut pas oublier qu’à chaque fois, de brillants intellectuels ont été séduits.

Le nazisme justifie la lutte des races comme loi de la nature (le petit manuel d’Hitler tente de prouver la suprématie d’une race).

Le communisme justifie la lutte des classes comme loi de l’histoire (le petit livre rouge de Mao et l’avènement des classes prolétariennes).

Le libéralisme justifie la lutte du un contre tous et contre tout comme loi de l’économie pour arriver à un capitalisme purgé de toute ingérence humaine (voir le livre « Capitalisme et liberté » de l’ancien pape néolibéral, Milton Friedman).

Histoire du libéralisme…

Le libéralisme s’est développé en plusieurs étapes. Depuis 2009, nous sommes à la cinquième étape. Dès qu’il est entré dans une phase de violences, il a justifié ses exactions par la protection contre les communistes, puis contre les terroristes et les anti-libéraux. Dans l’invisible, sa cible principale a toujours été et reste le système dit « d’économie mixte ».

Etape 0, 1913 à 1950 : la doctrine néo libérale se formalise et se teste à l’échelle mondiale. Les moyens de communication sont encore embryonnaires, mais les infrastructures s’organisent (ports, gares, aéroports, moyens de transports) et le pétrole apporte la puissance nécessaire à de telles transformations. La crise de 1929 et jusqu’à la seconde guerre mondiale mettra un frein au capitalisme et indirectement au libéralisme et permettra l’instauration d’une économie mixte inspirée de l’économiste John Maynard Keynes (capitalisme et socialisme cohabitent ensemble pour garantir la production et le commerce mariés à des systèmes sociaux de protection et des systèmes de contrôles financiers).

1° étape, de 1950 à 1965 : une structure d’appui se met en place avec sa doctrine (les enseignements de Friedrich Hayek puis Milton Friedman), ses polices (FBI principalement et des polices cachées à travers les structures de multinationales), ses universités (la première étant celle de Chicago), ses leaders (Milton Friedman notamment), la formation et la dispersion de ses «évangélistes», une stratégie traduite pour tous types d’intervenants et à toutes les échelles, celle du choc. Le choc est d’abord testé individuellement comme moyen de faire table rase dans la tête d’une personne par des séances d’électrochocs, de médicamentations, de sévices corporels et psychiques. Il est repris comme système de torture par la CIA et ses sbires puis employé dans la guerre économique contre les populations. On crée un choc (par exemple renversement politique par la force ou on profite d’un « choc naturel » comme un séisme) pour imposer des mesures libérales aux pays et aux peuples concernés. Ceux qui résistent sont chassés, ou déportés, ou emprisonnés, ou torturés ou assassinés en appliquant la méthode de choc pour les individus.

2° étape, de 1965 à 1982 : les premiers essais de libéralisme grandeur nature sont réalisés en Indonésie, au Chili, en Argentine et au Brésil. On y brade des actifs d’états au profil de multinationales ou de particuliers. Aux Etats-Unis, le président Nixon bloque en partie la doctrine néolibérale par ses choix sociaux.

3° étape, de 1982 à 1989 : avec l’Angleterre qui adopte la stratégie néolibérale c’est le système économique mondiale qui bascule dans le libéralisme mais le monde reste bipolarisé est/ouest et la puissance militaire reste autonome.

4° étape, de 1989 à 2009 : la chute du mur de Berlin puis l’effondrement de l’URSS marquent l’avènement du néo libéralisme. Le rêve américain a gagné, « yes we trust » !!!

L’événement du 11 septembre 2001 sera le choc utilisé pour lancer la privatisation de la guerre et des armées. Cette fois ci le troisième totalitarisme a tous ses outils pour partir en campagne. La crise économique de 2009 catalyse les dérives de ce système malgré sa capacité à avancer masqué.

5° étape, 2009 et la suite : la crise de 2009 a, ou plutôt, aurait du déclencher le « stop çà suffit » car cette fois ci, même l’Occident a été touché. Depuis, nulle part on peut dire « je ne savais pas ». Le pillage est devenu trop énorme et évident. La fenêtre internet dévoile depuis longtemps les drames les plus cachés. Partout dans le monde des voix se font entendre et sont entendues pour dénoncer la meute libérale. Il y a enfin l’opportunité pour qu’une résistance significative s’organise et se mette en place face au totalitarisme libéral.

L’accélération de l’histoire.

Dans les années 80, Margareth Thatcher s’appuie sur son « succès » de la guerre des Malouines dont elle tirera son surnom « la dame de fer » pour imposer le système libéral  aux Anglais. C’est le départ d’un modèle de libre circulation de tout ce qui se vend et des capitaux à l’échelle mondiale. Si beaucoup d’Anglais vont en subir les conséquences dans un premier temps en perdant leurs emplois, la finance et les multinationales anglaises et américaines vont en tirer une apparente richesse phénoménale (aujourd’hui 98% des transactions monétaires ne correspondent pas à des échanges de biens et services réellement existant). Assez rapidement les multinationales et les banques du monde entier vont leur emboîter le pas, condition sine qua non à leur survie. En réalité, on vient de déclencher rationnellement le pillage accéléré de tout ce qui se monnaie ou qu’on va rendre monnayable (par exemple les brevets sur le vivant) dans les moindres recoins de la planète. Les hommes du monde entier sont alors en admiration devant cette profusion matérielle et technologique. La fin de l’URSS et la chute du mur de Berlin voient l’avènement du rêve capitaliste. Le bien sous l’appellation « monde libéral » a triomphé du mal incarné par le bloc communiste. Le libre-échange n’a plus de barrière et obtient le soutien populaire planétaire et de la plupart des états. Grâce à la liberté des marchés et des capitaux, tous les hommes seront riches, libres et heureux. Ce fut, c’est le cas pour une minorité toujours plus réduite qui, en effet, est toujours plus riche et libre, une liberté de liberticide. Heureuse ? J’en doute. Elle sait qu’elle est la principale cause du désastre écologique, social et humain instauré ces dernières décennies. Et il faut alors rappeler de tristes choses, des tableaux noirs qui ont fait dire « plus jamais çà ». Il y a eu la triste liste des déportées de camps de concentration… Et il y a aujourd’hui une autre liste… Le rêve capitaliste a engendré la suite de l’enfer à l’échelle du monde et dans toutes les parties du monde. Certes, les sommets dans l’horreur machiavélique des camps de concentration nazis restent inégalés, mais sous d’autres aspects, notamment quantitatifs, il semblerait que ce soit pire. Naomi Klein3 (voir son livre « La stratégie du choc ») et un certain nombre d’articles, m’ont permis de recenser une partie des traumatismes engendrés par le système libéral.

À l’origine, juste après la seconde guerre mondiale, il y a quelques expériences en laboratoires pour mettre en place une méthode de prise de pouvoir sur les pays et les populations. Quand on lit pour la première fois ce qu’écrit Naomi Klein sur ce sujet, on se dit que ce n’est pas possible. Ce qu’elle décrit sur la « thérapie de choc » d’abord à l’échelle d’un individu puis en passant par toutes les étapes jusqu’à l’échelle du monde et dans tous ses recoins, je ne crois pas qu’elle le sorte de son imagination. Son pavé de 800 pages est particulièrement long à ingurgiter et semble parfois se répéter mais c’est précis, très documenté et permet de se rendre compte des liens entre les évènements. Au fil des pages, cela devient une évidence. Voici donc une liste loin d’être exhaustive, mais déjà largement significative, de la violence mise en oeuvre depuis plus d’un demi-siècle par le « totalitarisme façon libéral »… (Dans cette liste, quand il n’est pas précisé qui appui, qui provoque un événement, qui forme, etc…   Il s’agit des libéraux, de leurs alliés et représentants).

 

La liste…

1948 : création de la section « Stay Behind » puis « Guardia » (le Glaive) par la CIA sous couvert de l’OTAN pour des actions terroristes contre le communisme.

1948 à aujourd’hui : choc en Palestine et en Israël. Si l’origine de conflit n’a rien à voir avec le libéralisme, depuis la fin du XX° siècle, le commerce très lucratif des systèmes de défenses et des techniques de renseignements a besoin d’un terrain pratique pour vanter son savoir faire. Dans ces conditions, la paix n’est pas prête d’arriver entre les deux.

1950 à aujourd’hui : prise de pouvoir par des multinationales dans la majorité des pays africains. Soutien des libéraux aux oligarchies corrompues pour organiser le pillage des matières premières, le commerce de la guerre et des reconstructions accentuant les séparations.

1953 : appui à l’Iran, officiellement pour contrer le communisme, officieusement pour le contrôle du pétrole.

1956 : formation des boys de Chicagos. Ceux qui vont aller porter la bonne parole libérale partout en Amérique du Sud.

1961, puis 1975, puis 1985 : guerres et choc en Angola pour officiellement contrer le communisme en s’appuyant sur les conflits ethniques. Officieusement pour le contrôle du pétrole et des diamants, le trafic d’armes et les spéculations immobilières. Au moins 500 000 morts. 3,5 millions de déportés.

1964 : choc au Brésil avec l’appui des libéraux à la junte militaire. Vague de privatisations du secteur public et début de l’exploitation accélérée des ressources du pays.

1964 : choc en Equateur avec l’arrivée de la compagnie pétrolière Texaco.

1965 : choc en Indonésie avec l’aide de la « mafia de Berkeley ». 500 000 à 1 million de morts. Vague de privatisations du secteur public.

1966 : lancement de la révolution verte en Inde puis au Brésil et en Chine puis dans toute l’Asie. Ce lancement s’est fait sous prétexte des famines connues par ces trois pays vers 1950. La fondation américaine rockefeller a appuyé le lancement de blé et de riz dits à haut rendement avec au départ des subventions pour l’achat des semences et une politique de prix stables et l’achat des récoltes par l’état. Ensuite cela a permis d’étrangler et contrôler les petits producteurs.

1970 : les pays agricoles du monde entier remembrent leurs terres pour rentrer dans la production de masse et les monocultures.cela a permis de reconvertir des usines nées de la seconde guerre mondiale et développer un marché gigantesque au tout mécanique.

1973 : chocs au Chili avec Pinochet et les boys de chicagos. 3200 morts, 100 000 emprisonnés, 20 000 personnes en fuite. Vague de privatisations du secteur public. Chocs en Uruguay et au Paraguay. Vague de privatisations du secteur public.

1975 à 1990 : choc au Liban. Trafic sur les armes et la reconstruction.

1976 : chocs en Bolivie. Vague de privatisations du secteur public.

1976 : Chocs en Argentine. 30 000 disparus. 50 % des Argentins passent sous le seuil de pauvreté. Vague de privatisations du secteur public et contrôle des terres par une petite oligarchie.

1980 : Entrée de la Chine dans le système d’économie libérale conseillée par Milton Friedman4. L’usine du monde se met en place au pas de charge. En dix ans, plus de 200 millions de ruraux sont entassés dans des bidonvilles et autant sont exploités dans les nouvelles usines.

1982 : chocs en Angleterre avec la guerre des Malouines et la première vague de privatisations d’entreprises publiques en Occident. Plus de 1000 morts et 12 000 syndiqués congédiés.

1983 : Chine, création de la PAP (police armée du peuple) forte de 400 000 hommes pour combattre les « ennemis économiques » à l’intérieur du pays. (400 000 hommes qui combattent depuis presque trente ans, cela fait combien de morts, de torturés et d’emprisonnés ?).

1983 : le Darfour au Soudan, choc pour le pétrole. Plus de 2 millions de morts.

1989 : Chine, place Tiananmen (plus de 4000 morts, plus de 100000 emprisonnés). Officiellement la Chine a maté les opposants du peuple et du communisme, officieusement, ces opposants manifestaient pour plus d’équité et de justice sociale.

1989 : chocs en Pologne. On passe de 15% de la population en 89 sous le seuil de la pauvreté à 60% en 2003. Vague de privatisations du secteur public.

1990 à aujourd’hui : démantèlement des pays de l’Europe de l’Est et de ceux nés de l’ex union soviétique au profil de multinationales couvertes par des oligarchies locales. Le démantèlement consiste à l’exploitation sauvage des richesses naturelles des pays concernés, l’asservissement d’une partie de la population et la déportation d’une autre partie de la population devenue gênante pour ce type de commerce.

1990 : guerre en Irak. Officiellement c’est une guerre contre Sadam Hussein, officieusement, c’est pour le contrôle du pétrole au Moyen-orient par les Américains et leurs alliés.

1992 : chocs en Inde. Début de la construction des barrages et des exploitations minières par des multinationales étrangères.

1993 : Russie, prise du pouvoir par Eltsine et privatisation des grandes entreprises d’état via les oligarques russes et leurs mafias. Depuis 10 ans, entre 20 000 et 40 000 assassinats mafieux par an. Plus de 80 millions de Russes seraient sous le seuil de pauvreté actuellement.

1994 à 1996 : guerre en Tchétchénie. 100 000 morts, 400 000 déportés. (Eltsine pensait pouvoir faire une guerre éclair et redorer son blason avant les élections en matant la population tchétchène décrite comme hostile au peuple russe… Il ne s’attendait pas à une telle résistance de la part des tchétchènes, mais il a réussi à réveiller le nationalisme du peuple russe).

1994 : choc avec la guerre du Yémen pour le contrôle du pétrole et du gaz.

1994 : guerre au Rwanda. 800 000 morts, 1,2 million de déportés. (Beaucoup d’armes vendues)… Le pays a été poussé à la monoculture et les chutes du cours de ces denrées, une population très dense et un groupe ethnique minoritaire qui a le pouvoir ont été les ingrédients de ce génocide. A noter que c’est au début du XX° siècle que les colonisateurs allemands puis belges vantent la supériorité génétique des tutsis et en 1931 une carte d’identité ethnique est mise en place seulement abolie en 2003…

1996 : 1° guerre au Zaïre sous l’impulsion des marchands d’armes et des grandes compagnies minières en recherche de nouveaux marchés. Au moins 30 000 morts.

1998 à 2003 : guerre du Congo (anciennement Zaïre). 9 pays africains concernés. Plus de 4 millions de morts. Enorme marché pour les vendeurs d’armes.

1997/98 : chute des tigres asiatiques sous la pression des marchés (Thaïlande, Indonésie, Philippines, Vietnam). Des cinq tigres, seule la Malaisie est épargnée car elle avait rétabli les contrôles de mouvements de capitaux ce qui est contraire aux valeurs du libéralisme. Le choc qui a suivi a permis de nombreuses privatisations abusives dans tous ces pays au profit de multinationales. Cela a aussi généré 24 millions de chômeurs supplémentaires, 20 millions de nouveaux pauvres, des vagues de suicides et des milliers d’enfants prostitués.

1998 puis 2002 à aujourd’hui : guerres et chocs en Afghanistan. Officiellement c’est la chasse aux terroristes qui motive cette guerre. Officieusement c’est contrôler un pays riche de pétrole, de gaz et de métaux précieux et situé entre la Russie et la Chine.

1999 : Yougoslavie. Début de la guerre privée et officielle sous couvert de l’OTAN. Vague de privatisations du secteur public.

1999 à 2000 : deuxième guerre en Tchétchénie. 25 000 à 50 000 morts.

Attentat du 11 septembre 2001 : vague de privatisation aux USA dans le domaine du militaire et du renseignement. Début de la croisade pour le contrôle du Moyen orient et de l’Asie centrale.

2000 : Choc au Japon qui résiste mais ne s’en sort pas. En dix ans, trois millions de chômeurs en plus et un pays en crise sur le sens des valeurs.

2003 à aujourd’hui : guerre d’Irak. Tentative de privatisation de l’ensemble des entreprises du pays par les Américains et leurs alliés avec notamment le contrôle du pétrole. Reconstruction imposée au profit de multinationales occidentales. Plus d’un million de morts.

2003 à aujourd’hui : guerre au Soudan. Plus de 300 000 morts. Plus d’un million de déportés. Le pétrole est toujours au centre des « négociations ».

2004 : Sri Lanka, Thaïlande, Maldives et Indonésie : mise en place d’un gigantesque programme d’immobilier touristique financé par des multinationales. Cela fait suite au tsunami qui a touché ces pays avec les populations qui ont été chassées du bord de mer, officiellement pour leur sécurité. Seuls les pécheurs de Maldives ont résisté.

2005 : USA, Nouvelle Orléans : vague de privatisations dans la reconstruction et dans la réorganisation des services et institutions suite à l’ouragan Katrina. Si l’ouragan n’est pas le fait des hommes, la responsabilité du système libéral est en cause. Les 1300 morts et la totalité des déracinés (80 000), étaient déjà des délaissés du système.

2006 : guerre puis tentative de choc au Liban avec la main mise des multinationales privées dans la reconstruction du pays. Cette tentative de choc avorte, car les Libanais avaient déjà eu une expérience de cette forme de « thérapie » et la refusent.

2009 : choc économique et social mondial qui génère au moins 400 millions de personnes pauvres en plus. Les pays occidentaux sont eux aussi touchés.

2010 : choc en Haïti. Les multinationales étrangères (Canada, France, USA notamment) se battent pour obtenir les marchés de reconstruction.

2010 : chocs en Grèce et en Irlande, les deux pays européens les plus marqués par le système libéral et qui subissent en retour la crise de 2009. Ils sont apparemment « sauvés » par l’Europe et des investisseurs étrangers comme la Chine pour les Grecs, au prix de réduction budgétaires drastiques et des conséquences d’appauvrissements importants pour certains.  D’autres pays européens sont aussi sous tension et devraient subir prochainement les mêmes traitements de chocs : privatisations de secteurs publiques, baisse importante du nombre de fonctionnaires et du montant de leurs salaires, perte de droits sociaux et économiques.

2011 : chocs en cours sur le pourtour nord africain de la Méditerranée et le Moyen Orient.

La tentative d’émancipation des peuples du nord de l’Afrique envers leurs oligarchies ne plaît pas aux marchés qui saluent cette révolte par la baisse des notes de cotation des pays concernés, une montée des prix des denrées alimentaires et des autres produits de base. Si ces pays sont étranglés par les dettes ou artificiellement isolés par les marchés, il y a des chances, comme en Afrique du Sud, en Pologne, en Russie et bien d’autres pays, que les anciennes oligarchies soient remplacées par des multinationales ou des mafias internationales encore plus bestiales.

Alors le libéralisme ??? totalitarisme ???…

 

1 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

2 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999.

3 Naomi Klein, La stratégie du choc, Léméac/Acte Sud Babel, 2008.

La stratégie du choc consiste à profiter d’une crise ou de la créer, pour imposer à la population des réformes visant principalement à désengager l’Etat ou la région concerné de ses responsabilités. Des actifs sont alors bradés au profit de multinationales et ce qui auparavant était géré collectivement devient privé. La stratégie du choc peut être aussi appliquée à des individus sous forme de séquestrations, tortures, déracinements, déportations, voir assassinats. Les individus visés sont ceux s’opposant à ces privatisations imposées.

 

4 Naomi Klein, La stratégie du Choc, op. cit., p. 286 .

On est mal barré ? (Le problème des appartenances)

Dans son livre1 «Les Identités meurtrières», Amin Maalouf constate que les appartenances (religieuses, ethniques, langues, partis politique, classes sociales…), comme un puzzle, sont les éléments constitutifs de l’identité de chacun. L’ordre d’importance de ces appartenances varie dans le temps et il cite des moments où parfois chez une personne, c’est le religieux qui constitue le socle de son identité, à d’autres moments sa langue. Il constate aussi que l’entente cordiale dans un monde de plus en plus imbriqué et unidirectionnel (c’est la culture occidentale et notamment américaine avec sa langue, l’anglais qui s’imposent partout) est difficile voire impossible.Amin Maalouf, conscient du pire et du meilleur de la mondialisation, propose une voie pour que chacun puisse trouver sa place, être respecté, voire s’épanouir. Il faudrait que2 « dans cette civilisation commune qui est en train de naître, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure, dans ce qu’il estime son identité, une composante nouvelle… le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine ».

Dans une autre partie de son livre, il écrit 3« une identité qui serait perçue comme la somme de toutes nos appartenances, et au sein de laquelle l’appartenance à la communauté humaine prendrait de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un jour l’appartenance principale, sans pour autant effacer nos multiples appartenances particulières ».

Pour reprendre les idées d’Amin Maalouf, il s’agit avec la mondialisation de gagner deux choses essentielles. La conscience de notre universalité et unité de destin comme première instance en chacun, au lieu de destins cloisonnés au gré des appartenances. Le respect de chaque particularité, dans une civilisation humaine qui s’épanouit par la diversité et les interactions, au lieu de l’uniformité.

Prenons un exemple. Les Palestiniens et les Israéliens ne pourraient-ils pas s’entendre autour de la gestion de l’eau pour créer l’Eden que pourrait être cette région au lieu d’ériger des murs de la honte ?

Partager ensemble ce bien précieux qu’est l’eau et la façon de le faire fructifier pour tous, ne serait-il pas les prémices d’une possible réconciliation avec des gens sincères des deux côtés ?

Peut-être qu’alors, petit à petit, les moins sincères, voir les plus cloisonnés finiraient aussi par se rencontrer et qui sait, se retrouver.

Amin Maalouf a donné comme titre à son livre « Les identités meurtrières ». J’aurais préféré qu’il le nomme « Les petites identités meurtrières »… pour éviter d’amalgamer le mot identité à tous les intégrismes, fanatismes, populismes,… ( tous les ismes) qui en effet le rend meurtrier. Faire table rase des appartenances en soi ou imposer ses appartenances c’est ce que j’appelle la « petite identité », ou encore l’identité meurtrière dont parle Amin Maalouf. Elle génère chez l’individu un repli sur soi et un comportement de rejet. Cette petite identité, on la retrouve incarnée aussi bien dans les « élites » qu’au fond des banlieues.

Je lui préfère celle qu’on pourrait nommer « l’identité heureuse», fruit d’un processus se traduisant chez l’individu par l’émergence d’une conscience universelle, conscience s’appuyant sur le socle de ses appartenances. J’entends déjà les reproches de certains me taxant d’élitisme ou réactionnaire avec ces notions de « petite identité et identité heureuse ». Ceux-là sont bercés par l’illusion moderniste4, pour reprendre les propos de Jean Claude Michéa. Les appartenances sont toujours le fait d’être englobé dans un tout en rapport avec l’espace et le temps. Il y a six milles ans, comment aurait-on pu être chrétien ou musulman ?

Et il y a cinq cents ans, qui se reconnaissait comme Américain, Japonais ou Marocain ?

Les appartenances nous donnent un cadre et des limites. Et quand ce cadre devient l’unique référent, il est vrai que les intégrismes et les dogmatismes fleurissent. Mais de la à rejeter ou éradiquer les appartenances ?

5 « On ne devient pas sensible à la triple obligation de donner, recevoir et rendre de façon purement abstraite. C’est toujours à travers des formes concrètes de réciprocité – définies selon les codes et les rituels propres à chaque civilisation particulière – qu’une telle sensibilité parvient à se construire. Et si ce code psychologique et culturel fait défaut – pour une raison ou une autre – un sujet ne trouvera plus d’autre guide existentiel que son économie pulsionnelle ou son intérêt bien compris ».

Un homme sans appartenance est un Bouddha (qui dissout toutes formes d’appartenances en les intégrant toutes dans leurs particularités) ou un être déraciné. Et un homme qui ne voit et n’entend que par ses appartenances particulières est un tyran pour les autres comme pour lui-même. L’être déraciné comme le tyran peut aussi se définir comme l’homme de masse6 dont parle Hannah Arendt. L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa logique le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence du système. Le totalitarisme est une pathologie du rejet de la mort avec en réaction une quête de pureté irrationnelle : une humanité « pure » (le nazisme), une classe sociale « pure » (le communisme), un capitalisme « pur » ou/et un individu « pur » (le libéralisme). Cet thème du totalitarisme sera développé dans un prochain billet.

Les élites de gauche comme de droite veulent substituer à toutes les appartenances, leur appartenance commune, celle du libéralisme. En d’autres termes, la « droite décomplexée » veut virer les appartenances qui ne lui conviennent pas, par conservatisme (clientélisme à ses anciennes appartenances) et surtout pour son projet d’économie mondiale et libérale. Et la « gauche caviar » veut dissoudre toutes formes d’appartenances pour créer l’unité mondiale du genre humain sous prétexte des droits de l’homme et de laïcité.

On est mal barré…

Alors, « l’identité heureuse », comment la cultiver et l’épanouir ?

On peut chercher déjà des modèles dans notre proche histoire. Je pense par exemple à Jacques Lusseyran7. Jacques Lusseyran appartient à la communauté des aveugles, il appartient aussi à la communauté des résistants lors de la seconde guerre mondiale et ensuite il appartient à la communauté des enseignants. Tout cela a contribué à former son identité. Son « identité heureuse», il va la révéler lors de la guerre par la justesse de sa vision sur les personnes qui veulent rejoindre la résistance alors qu’il est aveugle, ou encore par son engagement en tant qu’enseignant à penser par soi-même. On peut dire que ce qui le caractérise au-delà de ses appartenances, c’est sa capacité à exprimer son identité profonde ou identité heureuse. D’où vient cette capacité ?

De l’humanité qui en lui a pu s’exprimer grâce certainement à une éducation, des modèles pour l’inspirer et un contexte de vie favorable à cette éclosion. Cette humanité en soi, je suis convaincu qu’elle est accessible à tous, quelle que soit sa couleur de peau, sa condition sociale et ses aspirations. Je reprends certaines pages d’Eichman à Jerusalem de Hannah Arendt qu’on retrouve aussi dans le livre de Catherine Vallée8 « Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme » pour étayer ce que j’avance :

«Il y avait des individus en Allemagne, qui, dès le début du régime hitlérien, s’opposèrent à Hitler sans jamais vaciller. Nul ne sait combien ils étaient – peut-être cent mille, peut-être beaucoup plus, ou beaucoup moins – car on n’entendit jamais leurs voix. On en trouvait partout, dans toutes les couches de la société, chez les gens simples et chez les gens instruits, dans tous les partis, et peut-être même dans les rangs du national socialisme. (…) Quelques-uns prenaient le serment au sérieux : ils préféraient, par exemple, renoncer à une carrière universitaire plutôt que de prêter serment à Hitler. Plus nombreux étaient les ouvriers, à Berlin surtout, et les intellectuels socialistes qui tentaient d’aider les juifs. Il y avait, enfin, ces deux petits paysans dont Günther Weisenborn raconte l’histoire : vers la fin de la guerre ils furent appeler sous le drapeau S.S. ils refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. » La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer entre le bien et le mal. »

Les physiciens modernes et les anciennes traditions partagent l’avis pour dire que l’homme est à la fois fils de la terre et des étoiles. D’où notre universalisme naturel et notre parenté entre tous au-delà des diverses apparences et appartenances (le ciel étoilé) et nos spécificités complémentaires (nos terroirs faits de nos cultures et racines ancestrales qui, en nous différenciant, nous apportent vigueur et couleurs). S’enraciner dans l’identité heureuse aujourd’hui, ne serait- ce pas intégrer toujours mieux, cette double appartenance ?

Enfin, pour contribuer à développer concrètement des « identités heureuses », Edgar Morin dans son livre la Voie9 nous donne des pistes. Les indiens kogis de Colombie nous en donnent d’autres sans pour cela nous demander de les imiter. On peut constater aussi une quête d’identité heureuse qui se traduit en France par des mouvements comme le Collectif Roosevelt, l’association Colibris, des éco-villages et des éco-hameaux…

Dans nos pays occidentaux, j’aurai tendance à penser qu’il est nécessaire de s’extraire du système actuel tout en prenant garde de ne pas tomber dans le rejet du système. Par des rencontres de ruraux bien dans leurs bottes (pas encore totalement déracinés et séniles) et de citadins (prêts à sacrifier une bonne part du mirage du progrès sans le renier pour autant), de ce dialogue puis par des réalisations concrètes, pourraient peut-être naître (renaître) des îlots de civilisation heureuse et pas simplement des identités heureuses.

1 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, 1998.

2 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p. 188.

3 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p.115.

4 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 133, Climat, 2011. « L’illusion moderniste repose sur la croyance naïve que l’accès à une société véritablement universelle- autrement dit, à une société qui se serait enfin affranchie des limites que chaque culture particulière impose, par définition, à ses membres – devrait exiger de chaque individu et de chaque peuple qu’ils renoncent définitivement à toutes leurs formes d’appartenance antérieures (de la tribu, à la nation, en passant par le village ou le quartier). Formes d’appartenance – ou « identités » – que l’idéologie moderniste conduit inévitablement à percevoir comme autant d’obstacles « archaïques » et « réactionnaires » à l’unification promise du genre humain sous la double enseigne des « droits de l’homme » et du marché mondialisé ».

5 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 135, Climat, 2011.

6 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

7 Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, Les trois Arches, 1987. (Jacques Lusseyrandans son livre « Et la lumière fut » nous livre l’un des plus beaux témoignages de chef d’un mouvement de résistance puis de déporté. Malgré son handicap (il est aveugle), c’est lui qui dans un camp de concentration, par son exemple, soutient les autres déportés et les aide à rester conscients, dignes et humains).

 

8 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme , op.cit., p128.

9 Edgar Morin, La Voie, Fayard, 2011.

Changer d’R

Je reprends les termes suivants inspirés du livre1 d’Edgar Morin et Patrick Viveret quand ils évoquent l’enjeu d’un triple changement :

–       Changement d’ère, besoin d’une humanité plus humaine

–       Changement d’aire, les problèmes qui se posent sont à résoudre à la fois à l’échelle planétaire et à l’échelle locale.

–       Changement d’air, les questions d’écologie, d’environnement et de rapport à la nature nous conduisent à nous ré enraciner dans nos terroirs locaux avec ses lois et ses rapports au temps.

Par quel changement commencer ?

Faut-il commencer les trois changements à la fois ?

À quelle échelle et avec qui ?

Ces questions centrales préfigurent le choix d’un chemin pour l’avenir. Le chemin qui va être décrit est un chemin particulier, celui que j’ai pu imaginer et le fruit de mes expériences et observations. Je suis convaincu qu’il y en a bien d’autres. L’essentiel, c’est d’arriver à bon port, n’est-ce pas ?

Donc de mon point de vue, il faut commencer par un changement d’ère, en agissant concrètement sur le terrain des deux autres types de changements (aire et air).

Pourquoi ce choix ?

Car si au centre des choses on ne place pas le fait de chercher à être plus humain, je doute que la force de convergence soit capable dans le temps de supporter les assauts des forces divergentes, des intérêts personnels et particuliers, surtout dans un monde marqué par la pénurie (notre monde à venir). Concernant l’échelle de ce changement, il s’agit de lancer des projets pilotes, donc de commencer à une petite échelle et en fonction des expériences acquises, des résultats et des possibilités d’abord humaines, d’envisager d’essaimer.

Par qui ?

Avec tout le monde. Mais, pour commencer, avec les deux populations qui sont à la fois les plus proches et les plus éloignées aujourd’hui : les citadins jeunes et adultes et les agriculteurs qui, pour la plupart, sont assez âgés. J’imagine donc un double mouvement pour s’orienter dans un changement d’ère et pour qu’une greffe prenne :

Un premier mouvement venant de citadins faisant l’effort de changer leur mode de vie de l’intérieur (il s’agit fondamentalement d’oser la quête d’équilibre entre vie prosaïque et vie poétique) et en investissant du temps et des moyens dans la formalisation de projets à la campagne pour une autre vie fondée sur de nouvelles bases. Dans ce changement de vie, il est d’abord capital que chacun trouve, retrouve, sa part poétique, son don naturel. D’autre part, il ne s’agirait pas de quitter définitivement la ville et s’installer à la campagne. Ce pourrait être le cas pour certains, mais pour beaucoup, on peut imaginer une période de transition entre ville et campagne, voir une situation permanente à cheval entre les deux, tant que les villes et l’organisation du monde actuel sont viables.

Un deuxième mouvement venant d’agriculteurs et d’hommes de la terre capables de renouer avec leur générosité naturelle pour accueillir ces citadins et capables de retrouver la patience qui les caractérisait pour former les citadins à la campagne et aider à les ré enraciner dans un terroir. Ce sont ces hommes de la terre qui sauront faire germer les graines citadines. Ils auront eux aussi à apprendre et à reconnaître qu’ils ont perdu leur artisanat et leur folklore et donc leur fertilité culturelle. Ils ont besoin de la greffe des citadins, ils ont eux aussi à réapprendre. De ce double mouvement devraient naître de nouvelles pousses, une nouvelle vie, de l’espoir. Des épreuves, des difficultés, des sourires et de l’entraide.

Aujourd’hui et depuis un certain temps, il y a déjà une forme d’exode de citadins vers les campagnes. Mais mon constat est que la plupart de ces personnes ont placé au centre de leur démarche le changement d’air et non le changement d’ère. Ce qu’ils vivaient en ville, ils finissent par le reproduire à la campagne où leur temps devient principalement dédié à la survie de leur modèle de changement d’air. Certes, il y a des contacts avec les autochtones mais cela reste en surface, ils ne s’imprègnent pas de l’âme du pays et des gens qui y sont enracinés. Il y a toujours des exceptions, mais en général, la greffe ne prend pas.

Il y a aussi le cas particulier des régions où la désertification des campagnes a été si marquée que les citadins qui s’y sont installés se retrouvaient presque seuls. Là aussi j’ai pu constater qu’il manque un lien à l’âme du pays, une capacité à s’harmoniser dans le paysage.

Prenons un exemple : ce couple avec deux enfants qui a réussi à acheter une ferme. Après cinq ans de travaux, quelques aides des voisins, le lieu est devenu habitable. Madame a lancé la fabrication de pains bios et Monsieur essaye de se faire connaître comme menuisier. Cinq ans de plus ont passé, ils ont réussi à s’équilibrer financièrement, mais « c’est serré ». Il faut beaucoup « bosser » pour s’en sortir. Ils ont de bons rapports avec leurs voisins avec qui ils s’entendent bien, mais ils n’ont pas trop de temps. Les voisins non plus n’ont pas trop de temps et ils ne sont plus très jeunes…

À ce couple, il me semble qu’il leur manque trois choses fondamentales :

– L’existence d’un réseau qui dès l’origine soutient leur projet en leur assurant des conditions de vie correctes. Ce peut être des associations écologiques locales, des réseaux types colibris ou terre de Liens, des personnes qui se sont engagées comme clients de leurs activités dès le début du projet (type AMAP).

– La place et du temps pour une vie culturelle importante et des échanges humains.

– Des relations de confiance, de confidentialité, de profondeur avec leurs voisins et les gens des villages avoisinants.

Ces trois choses fondamentales permettent de proposer une voie en trois étapes préliminaires sur comment faire pour que la greffe prenne pour un scénario viable dans le futur.

Les trois étapes préliminaires seraient :

1/ Un examen de conscience

2/ Se préparer à un changement de vie

3/ Formaliser l’orientation de changements de vie en projets concrets.

 

Première étape, un examen de conscience :

Pour les citadins comme pour les ruraux, cela consisterait, grâce à des rencontres, des échanges, des lectures et un temps conséquents de réflexion personnelle, à comprendre que notre mode de vie et ses moteurs ne sont plus viables et étouffent les vrais moteurs de vie tant au niveau collectif qu’individuel.

Pour les agriculteurs et habitants des campagnes, il faudrait particulièrement arrêter de voir les nouveaux venus sur leurs terres comme des étrangers ou des personnes à plumer. En d’autre terme, sortir de l’indifférence ou/et d’un rapport intéressé envers les citadins.

Après la compréhension de sa propre situation et celle du monde, il faudrait passer à l’acceptation : l’acceptation qu’on est accroché, addict (pour reprendre un terme à la mode) à des choses futiles, mercantiles et superficielles. L’acceptation qu’on est d’une certaine façon pollué, pas seulement physiquement mais psychiquement et mentalement par un mode de vie ambiant, des habitudes dégradantes qui alourdissent et désensibilisent à ce qui est subtil, poétique et fraternel.

Pour ces deux phases d’examen de conscience passant par la compréhension et l’acceptation, l’entraide avec des échanges tendant vers toujours plus de sincérité me semble être la clé pour que les rencontres avec soi-même ne se soldent pas par un abandon face à la tâche que représentent ces changements intérieurs. C’est là que des activités en rapport avec les changements d’aire (résoudre des problèmes à l’échelle du monde à travers des actions d’ONG par exemple et résoudre des problèmes locaux en rapport avec l’entraide et l’aspect générationnel) ou d’air (actions écologiques, actions d’entraides, travail avec des agriculteurs et des ruraux) me semblent particulièrement appropriées pour rencontrer des personnes partageant ce type d’aspiration et certainement plus aptes à vivre les échanges préfigurant un changement d’ère.

La deuxième étape serait de commencer à agir dans le sens de ce qu’a fait émerger l’examen de conscience, essentiellement la préparation à un changement de vie :

Pour amorcer un changement de vie, en règle générale cela demande du temps. La table rase est rarement adaptée et peu conforme au changement d’ère qui demande de semer des graines et comme le jardinier, les arroser patiemment, entretenir ce jardin. On pourrait penser que les ruraux sont mieux lotis pour cette étape, je n’en suis pas sûr. Il y a trop longtemps que pour la plupart, ils ne respectent plus la nature et ses cycles. Eux aussi auront à prendre sur eux et ré expérimenter la patience et l’amour des belles choses et bien faites. Il ne s’agit pas d’un retour à la campagne de la fin du XIX° siècle et la vie qui va avec, ce serait alors en partie un échec. Cette deuxième étape serait plutôt une phase féconde et expérimentale d’essais et de partages pour que le meilleur du monde moderne se mette au service du vivant et de la nature et que ce qu’il reste des racines et terroirs, alimentent l’imaginaire des citadins. Il s’agit d’obtenir une symbiose, à titre expérimental, entre ce que peuvent s’apporter mutuellement les citadins et les ruraux.

Enfin, la troisième étape préliminaire serait de formaliser ces changements de vie en projets concrets tant au niveau individuel que collectif. En effet, quand les citadins et les ruraux auront appris à se connaître et s’apprécier dans leurs différences, quand leurs finalités seront claires et partagées, alors pourront naître quelques réels essais d’éco-lieux pour leur donner un nom.

Pourquoi tenter ce genre de projet seulement en zone rurale et ne pas le tenter dans les villes ?

Car le fonctionnement des villes s’appuie sur des apports essentiellement externes à elles, apports gérés à l’échelle nationale et régionale. D’autre part, tant que la finance est le facteur premier dans la manière de gérer l’occupation des sols en milieu urbain, cela ne permet pas d’envisager d’investir dans la mise en place de jardins maraîchers et de petites fermes de proximités à l’échelle adéquate pour une réelle autonomie. Plus tard, bientôt, quand le monde sera un monde de pénurie, ce ne sera pas dans les villes qu’on trouvera l’autonomie. Et si certains y arrivent ce sera soit par le vol et les pillages, soit par la force avec pour se protéger et garder « ses richesses » des châteaux-forts modernes entourés d’enceintes en béton et de grilles électriques.

Prenons l’exemple de la région parisienne qui est particulièrement significatif de la fragilité de notre système : en ce qui concerne la nourriture, on sait que cette région ne peut tenir que trois jours sans approvisionnement. Ensuite, elle passe en pénurie car ses terres agricoles n’assurent même pas le dixième nécessaire à son autonomie. Cela veut dire qu’au bout d’une semaine sans approvisionnement, au moins neuf millions de personnes manquent des denrées de base et doivent envisager de migrer vers de meilleures destinations si tant est qu’elles existent. Cette description alarmiste est vérifiable. Elle est le fruit d’une politique de course à la rentabilité où les stocks sont gérés au plus court. D’autre part, le coût d’achat du m2 monte progressivement aux abords des villes et rend prohibitif le maillage de jardins et d’habitats dans les villes à l’échelle souhaitable pour l’autonomie alimentaire.

Enfin, les campagnes sont devenues des lieux d’agricultures industrielles et spécialisées par régions avec des monocultures et mono élevages. En cas d’écroulement du système, elles non plus ne sont pas autonomes. D’où la nécessité vitale de relancer dans les campagnes des lieux ayant comme première finalité l’autonomie dans l’alimentation, dans l’éducation et dans les activités culturelles.

Ces trois piliers sont la base nécessaire à l’épanouissement des individus dans leur diversité, base à laquelle on doit rajouter une orientation marquée par le respect et la recherche d’harmonie avec l’environnement. Si en parallèle ou par la suite, ces lieux s’orientent pour obtenir ou au moins tendre vers l’autonomie dans les domaines de l’énergie, des services sociaux, médicaux et sanitaires, de la justice, de la sécurité et du travail, une nouvelle forme de civilisation peut s’envisager. Si ce scénario à tenter de réseaux d’éco-lieux arrivait à prendre de l’ampleur, on pourrait alors démontrer qu’une symbiose des hommes avec l’ensemble du vivant est possible dans notre monde actuel et peut-être inspirer pas seulement les citadins mais les villes elles-mêmes. Dans l’organisation et l’utilisation de l’espace, on chercherait la juste densité en tenant compte à la fois des intérêts généraux et particuliers et en plaçant au centre les intérêts atemporels plutôt que les intérêts matériels. Cela nécessiterait une réelle gouvernance mondiale, axe d’un arbre où les nations et les régions seraient ses branches et ses feuilles et non des entités sous tutelles ou en rebellions.

Si à partir de1968 et avec la décennie qui a suivi, le monde avait déjà les outils pour aller vers cette civilisation monde, peu d’hommes occidentaux avaient cette clairvoyance. De plus, ils n’avaient pas le pouvoir d’agir pour changer de cap face au rouleau compresseur de la société de consommation. Les années ont passé et si de plus en plus de personnes ont pris conscience de l’impasse du monde marchand, la plupart sont restées au stade de la constatation.

Ces personnes n’approuvent pas la direction de notre société, mais n’agissent pas ou ponctuellement, comme on le fait pour une action de charité dominicale et ainsi se donner bonne conscience. Ou alors, elles agissent en réaction, en étant contre certaines choses, sans arriver à formuler d’autres choses pour lesquelles elles sont pour et où elles pourraient s’investir. De tels comportements créent à la longue des dichotomies et des nœuds dans les consciences. Rien n’est inexorable et j’ai confiance sur le fait que ces dichotomies et ces nœuds peuvent se résoudre.

J’ai proposé précédemment trois étapes pour résoudre ces problèmes avec notamment la première étape, l’examen de conscience. Il me semble important de revenir sur ce sujet pour conclure, car sans un sincère examen de conscience, aucun scénario à tenter ne résistera à l’épreuve du temps, des doutes et des fluctuations inévitables dans une telle aventure. En plus de comprendre et accepter qu’on est « addict » à des choses futiles, mercantiles et superficielles, il me semble incontournable de se poser aussi la question de pourquoi on est « addict » à ces choses secondaires ?

Mon analyse sur le sujet est que cela demande à chacun de s’interroger sur la façon dont il gère ses peurs. La peur de la mort, la peur des changements, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de souffrir, la peur de perdre, la peur d’exprimer ses sentiments. Tant de peurs virevoltent en et autour de nous. Ne faut-il pas accepter de passer par certaines peurs avant que d’autres peurs, qui elles ne dépendraient pas de nous, nous assaillent ?

 

1 Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise, Bayard, 2010.