Archives de Tag: Stéphane Hessel

Réflexion empirique 3 (la brutalité du système)

Réflexion empirique 3 (la brutalité du système)

Que des CRS tapent et se font taper dessus dans des manifestations type Good Year, ce n’est pas nouveau… Qu’un président en mal de crédibilité se fasse interpeller et insulter sur le terrain, ce n’est pas nouveau non plus (dernièrement Hollande à Dijon). Qu’une fête, ici le nouvel an chinois à Paris dans le 13°, soit le théâtre d’actes violents envers les imprudents (parents et enfants qui se sont retrouvés trop prêts des dignitaires de passages : Benoit Hamon, Anne Hidalgo, NKM et d’autres), c’est déjà plus rare. Dans ces trois situations, on a bastonné d’abord, avant de chercher à dialoguer et trouver des compromis. Ce qui « évolue » dans ce type d’évènements, c’est de constater que la brutalité et le rapport de force échappaient à tout contrôle, comme s’ils avaient leur propre autonomie et ainsi, insidieusement, s’installaient comme mode de rapport entre les dominés et les dominants.

Si dans le cas des ouvriers de Good Year, il est évident que ces derniers cherchaient avant tout à faire passer leur rage, les CRS sont-ils les meilleurs interlocuteurs ? Et dans les deux autres cas, on a prétexté un excès de zèle des policiers et des agents de sécurité privés, pour justifier les brutalités commises… Emmanuel Valls, ministre de l’intérieur, grand chef des 007, a-t-il eu conscience, lors du nouvel an chinois, que le cordon de sécurité brandit comme une prou de navire, fendait et repoussait la foule sans discernement, quand, par la configuration des rues, le passage était de toute façon trop serré ? A t-il eu conscience que la confusion générée par cette approche de la « sécurité » rendait aisé l’introduction d’une personne landa à l’intérieur du cordon de sécurité, face à sa personne et à moins de 10 mètres ?

François Hollande a conscience qu’une « opération people » dans la rue doit être faite avec de bons militants choisis, mais a t-il conscience que même les militants ont de plus en plus de mal à se prêter à ce petit jeu ? A t-il conscience que d’autres, de plus en plus nombreux, voient ces rencontres comme des provocations et des occasions pour exprimer plus que leur raz le bol ?

Hollande, Valls, Hidalgo, NKM, Sarko, Fillon, Coppé… Vous êtes les représentants d’un système qui va être de plus en plus rejeté comme en témoigne ce qui se passe en Grèce, en Italie et sur tout le pourtour méditerranéen. Votre peur à affronter la rue, seulement armé de votre dignité, est le reflet de votre peur à engager de vraies réformes. Vous êtes trop attachés à ce système même si certains d’entre vous savent à quel point il est décadent. Vous êtes plongés et empêtrés dans la fange aux cochons. Le prestige et l’orgueil dominent en vous le devoir et l’humilité. Vous n’avez pas le courage d’entamer le nettoyage des écuries d’Augias. Vous vous servez d’abord, avant d’être au service et le peuple qui le sait, le supporte de moins en moins. Vous devriez lire avec un peu plus d’attention « Le Prince »  de Machiavel… Plus vous resterez figés sur vos positions, plus vous serez amenés à l’utilisation des thérapies de chocs et des brutalités qui vont avec, parfois même à l’encontre de vos principes. Et, impuissants, vous constaterez inexorablement la montée de la violence et votre incapacité à la contenir. Vous brandissez l’épouvantail du populisme qui, s’il s’installe, fait effondrer le système. C’est vrai, mais par exemple Beppe Grillo en Italie, n’est-il pas plutôt une conséquence que la cause de l’effondrement d’un système ?

En d’autre terme, si vous n’assumez pas l’effondrement du système et la nécessité de réinventer tout autre chose, l’effondrement se fera de toute façon. Il se fera en passant par des « ismes » de toutes sortes, qui, incapables de gouverner quoi que ce soit, aboliront un peu plus vite que vous la société de droit où ce qu’il en reste. Le vrai danger qui pointe ne sera pas les « ismes » mais le vide de droit et de protection pour les plus faibles et la terreur comme arme de dissuasion entre les forts. N’est-ce pas ce qu’on voit se développer en Lybie, en Afghanistan en Irak, en Somalie et dans les mafias ?

C’est ce futur que vous souhaitez en Europe et partout dans le monde ?

Stéphane Hessel, dans son dernier livre1 demande un peu plus de compassion envers les hommes, la nature et la planète. Je rajouterai aussi de la détermination pour se changer soi-même et du courage pour engager les réformes vitales nécessaires. J’ai proposé quelques pistes de réformes dans un précédent article intitulé « C’est maintenant… vous… président ! ». Je compte aller plus loin dans ces propositions avec un prochain billet nommé « La fin des ouvriers ? ». Je ne me fais pas d’illusion, je ne compte pas trop sur ceux qui ont le pouvoir, mais plus sur la société civile et les anonymes pour enclencher ces réformes.

1 Stéphane Hessel, Roland Merck, A nous de jouer, Autrement, 2013.

Engagez vous ou réengagez vous ! Mais pourquoi et vers quoi ?

Engagez vous ou réengagez vous ! Mais pourquoi et vers quoi ?

Deux livres ont inspiré le titre de cet article. Le dernier de Stéphane Hessel 1« A nous de jouer » et celui de Martin Hirsch 2« La lettre perdue ».

Ces deux auteurs se connaissent et ont un certain nombre de points communs intéressants : des liens directs avec la résistance, avec la constitution de la déclaration universelle des droits de l’homme et avec une certaine vision de l’Europe, celle synonyme de paix entre les peuples et les nations, celle de l’engagement pour la liberté, les droits de l’homme, le progrès social, la démocratie. Cette vision positive de l’Europe a trop tendance à être oubliée compte tenu du poids des technocrates et du lobbying installés à Bruxelles. Ces derniers ont détourné l’idéal européen des Hessel, Hirsch et bien d’autres, vers cette europe du libéralisme, du libre échangisme, du culte de la concurrence, du capitalisme rapace…

Pourquoi s’engager ou se réengager ?

Laissons répondre Martin Hirsch en reprenant quelques morceaux choisis de sa mise en garde à un auditoire d’élèves d’une grande école :

3Aujourd’hui vous avez un idéal. Vous êtes remplis d’énergie, d’enthousiasme, de générosité, de bonne volonté. Vous rêvez d’un monde plus juste, moins cruel, avec moins de pauvres, moins de conflits, moins d’inégalités, moins d’échecs. Vous n’avez pas envie de voir votre environnement se dégrader, la planète se détruire. Vous ne pensez pas que les valeurs matérielles soient supérieures aux valeurs des idées. Le racisme, la xénophobie vous font horreur. Vous ne souhaitez pas que le monde vous échappe. Mais vous savez que vous aurez du mal à trouver une place dans un univers dur, exigeant. Vous avez besoin d’un diplôme, d’un travail, de ressources. Il vous faut convaincre vos professeurs de vos capacités, demain vos employeurs de votre productivité. Votre enthousiasme vous paraît à l’heure actuelle indestructible, éternel, mais le système éducatif et le système économique vont vous faire croire que grandir, c’est vous départir de votre idéal… Aux jeunes on apprend à être réalistes… Mais si ce n’est que cela, c’est catastrophique. Cela revient à former des jeunes vieux… On va vous persuader que le passage à l’âge adulte est le renoncement à votre idéal. De bonnes âmes, dans lesquelles vous avez confiance, vont vous aider à faire cette mue… la plupart seront capables de conserver cette petite flamme en veilleuse pour la ranimer une fois la retraite venue. Dans quarante ou cinquante ans, ils sauront la retrouver, la faire à nouveau grandir. Ils s’engageront comme bénévoles. Une éducation réussie est une éducation qui cultive l’idéalisme qui prépare les jeunes à changer la société, et les encourage à vouloir transformer le monde, tout en les dotant des clés pour le faire bouger de l’intérieur. Il ne s’agit pas d’attendre d’avoir les cheveux blancs pour renouer avec ses idéaux de jeunesse. Cette flamme de l’engagement doit être entretenue… Une politique de jeunesse… doit s’adapter aux aspirations des jeunes. Non pas de manière démagogique, mais en se livrant à un exercice critique, en les aidant à débusquer leurs propres contradictions, en respectant leurs idéaux, en s’interrogeant sur leur pertinence. En cherchant la pertinence de l’impertinence. En refusant l’indifférence à la différence. Vous serez vite confrontés à de cruels dilemmes : vous mettre au service de votre idéal, c’est prendre le risque d’être considérés comme des marginaux, c’est peut-être compromettre vos chances de réussir, de faire carrière… Les alarmes de la raison lutteront contre les sirènes de la passion… Et si vous résistiez ? Et si grandir, ce n’était pas se départir de son idéal, mais au contraire se donner les moyens de le faire vivre ?… Je vous propose une autre manière de grandir. Cultivez votre idéal… Construisez votre carapace, non pas pour faire preuve de dureté à votre tour mais au contraire pour vous protéger des sourires narquois, de la condescendance… Ne vous trompez pas de naïveté. Ils appelleront naïveté le fait de croire en un monde meilleur, plus solidaire. Vous leur opposerez la naïveté de ceux qui pensent que le monde peut survivre sans engagement. Gardez vous toutefois de penser qu’on peut bousculer l’ordre établi sans connaître les rouages de la machine, sans s’y intégrer. Refusez la facilité de l’incantation. Et pensez à ce vers de Paul Eluard : « Rien jamais ne disparaîtra plus de ce qui mérite de vivre ».

Vers quoi s’engager ?

Pour faire simple, Martin Hirsch propose dans d’autres parties de son livre deux axes d’engagements en tant que français : celui d’une avancée de l’Europe vers la création d’une Europe fédérale et en parallèle, celui d’un programme national d’engagement basé sur le service civique (cent jours d’engagement pour tous et pour chaque période de cinq ans) et le volontariat.

Stéphane Hessel lui promeut une réforme de la pensée basée sur la compassion qu’il définit comme la capacité à se mettre à la place de l’autre, à faire preuve de solidarité, d’empathie, un nouveau vivre ensemble politique qui permette l’établissement d’une société mondiale respectueuse de tous ses sujets et de la nature.

Je propose d’aller encore plus loin, un acte encore plus hardi !

Le service civique et le volontariat, tels que proposés par Martin Hirsch, seraient le socle d’une éducation, d’un apprentissage du vivre ensemble avec compassion avec tous les êtres et la planète dans sa diversité. L’Europe pourrait être le champ d’expérimentation d’un retour progressif des personnes à la campagne. Pourquoi la campagne ? Car le temps de la vie citadine, basée sur la profusion matérielle et énergétique, nous est compté. Car la terre est malade et a besoin d’hommes et de femmes qui l’aiment et reviennent s’occuper d’elle. Car les Européens sont à l’origine de ce qui n’est pas acceptable et accepté (je vous laisse faire la liste) et pourraient les premiers faire volte face et montrer l’exemple vers ce que Pierre Rabhi appelle une sobriété heureuse. Je ne me fais pas d’illusion, il y aura peu de candidats. Peu importe. Il y en aura toujours suffisamment pour ne pas baisser les bras, suffisamment pour que tout idéaliste ne se sente pas isolé, suffisamment pour se dire que cela vaut le coup de se battre pour un tel idéal et s’engager.

Pour finir, je reviens vers un des idéaux défendu par Martin Hirsch : l’engagement vers une Europe fédérale. Qui se traduirait par un gouvernement européen, une seule armée européenne, une seule voix pour représenter l’Europe dans les instances internationales, une seule voix pour défendre les industries et les agricultures de chaque nation européenne… Si un tel engagement a été cohérent à la sortie de la seconde guerre mondiale et pendant les trente années qui ont suivi, est-il encore d’actualité ? Qui servirait-t-il ? Les intérêts européens au détriment des intérêts des autres pays ? L’industrie d’un tel face à l’industrie d’un autre ? Le maintien de notre modèle de vie pour une ou deux générations de plus ? La poursuite voir l’accélération du 4libéralisme débridé, ivre de corruption et de biz ?

Ne faudrait-il pas d’abord voir l’intérêt global de la terre et de tous ses habitants ?

Tant que les hommes du monde entier ne sont pas encore tous parqués dans le troupeau égo-grégaire du divin marché, ne faudrait-il pas se concentrer sur l’émergence de groupes humains prêts à changer d’ère (compassion), aire (vision holistique du monde) et air(écologie) ?

Je veux bien bosser bénévolement avec Martin Hirsch et d’autres pour aider au développement du service civique. Mais en priorité dans les campagnes et pour des projets agro-écologiques, car le temps nous est compté.« 5Quelle planète laisserons-nous à nos enfants, quels enfants laisserons-nous à la planète ? »

1 Stéphane Hessel, A nous de jouer, Autrement, 2013.

2 Martin Hirsch, La lettre perdue, Stock, 2012.

3 Martin Hirsch, op. cité, p.75 à 79 (extraits choisis).

4 Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Denoël, 2007.

5 Question à laquelle tente de répondre l’école des Amanins implantée dans un centre agro-écologique dans la Drome.