Fragmentation

Un mot résume la vision probable du futur : FRAGMENTATION. Nicolas Tenzer1 qui emploie aussi ce mot lui préfère le mot « DESEQUILIBRE » (repris une centaine de fois dans son livre « Le monde à l’horizon 2030 »). En effet, le mot qui caractérise le monde actuel est bien déséquilibre et peut être, en 2030, ce seront encore les déséquilibres qui qualifieront le mieux l’état du monde. J’en doute. Vu du côté de la consommation, plus il y a de déséquilibres plus il faut de l’énergie et des moyens pour équilibrer, ce qui se traduit mécaniquement par l’augmentation du PIB. Et ainsi, on va vers un PIB mondial toujours plus important, mais au détriment de réserves et d’équilibres toujours plus fragiles. Nous avons déjà franchi de nombreux seuils et à un moment le Seuil sera franchi.

Si encore aujourd’hui ce qui caractérise en apparence le monde est le mot déséquilibre, dans l’invisible, la fragmentation est à l’œuvre. Le monde moderne puis post moderne, tirent leur force de la fragmentation car leur fonctionnement est basé sur la spécialisation et la séparation, la façon d’obtenir toujours plus de rendement même si c’est au détriment du vivant et de la diversité, c’est-à-dire à l’insu de tout ce qui est organique et complexe. Aujourd’hui et à l’horizon de 2030, ne serions nous pas en train d’arriver à l’épilogue du processus de fragmentation ?

Tant que les systèmes vivants et complexes étaient en abondance et en bonne santé apparente ou vue comme telle, les résultats obtenus par les déséquilibres et la fragmentation masquaient les conséquences de ce fonctionnement, mais aujourd’hui, la « coupe est pleine ou vide selon l’angle de vue »…

Les deux guerres mondiales auraient dû remettre en cause ce modèle de fonctionnement, mais cela a plutôt généré l’inverse. Et si 1968 a sonné le glas de la société de consommation car depuis, le doute s’est insinué et a progressé sur la validité et l’intérêt de ce mode de vie, cela n’a pas réussi à l’arrêter car peu de personnes depuis cette époque ont pu, ou su, exprimer ce doute et surtout être entendues. La consommation a même accéléré exponentiellement depuis 1968 et la mise en place de la post modernité, accélération qui continue encore aujourd’hui avec toujours plus de déséquilibres et de fragmentations.

Comment et pourquoi ce système est-il encore soutenu ou au moins toléré par la majorité des hommes sur terre ?

Car ce qui n’est pas encore complètement fragmenté, c’est le mythe et le moteur du système : le progrès synonyme de meilleur. Ce mythe est bien attaqué, mais il résiste.

Il résiste parce que sans doute, « il se prend » pour la totalité.

Prenons des exemples pour clarifier en quoi « il se prend » pour la totalité et « rions » un peu :

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Le progrès nous promet des réponses à tout… Aujourd’hui, on voit les conséquences de toutes ces promesses… J’aime bien la Castafiore dans Tintin qui rit de se voir si belle. Mais la réalité frappe à la porte et demande des comptes. Les professeurs Tournesols sont devenus tous fous et les Tintins se font rares. Et alors, quel avenir, quel scénario probable ?

Ce ne seront ni les religions, ni les crises, ni les guerres, ni les intégrismes, ni les nationalismes, ni les régionalismes, ni les cataclysmes et tous les « ismes » qui mettront à genou le mythe occidental. Un, voir tous ces acteurs cités auront certainement une participation active à cet écroulement. Mais le coup de grâce sera donné de l’intérieur, par les excès et la surchauffe du système. À l’heure où j’écris ces pages, il ne se passe pas un jour, ou presque sans l’annonce de quelque chose qui s’écroule en rapport avec le château de sable du modèle libéral. Il y a de nombreux murs dans ce château, avec de nombreuses mains pour se précipiter et essayer de reboucher les trous. Mais même si les enfants que nous sommes ne voyons pas la marée monter, nous sentons bien que le château est en train de prendre l’eau et que c’est inexorable. Nous savons tous que la marée finit toujours par avoir le dernier mot. Et que font-ils les enfants quand le château est englouti ?

Ils partent et ils l’oublient.

Quand la console de jeu et la connection Internet resteront muettes, rares seront ceux qui se battront pour les maintenir en vie. Ce que certains voyaient comme la nouvelle révolution et comme le nouveau changement d’ère pourrait ne pas faire long feu. On pourrait penser que j’en suis satisfait. Pas du tout. La métaphore du château de sable a le parfum d’innocence de l’enfance, mais il faut s’attendre plutôt à un syndrome du style, «les rats quittent le navire »… Et les rats emporteront avec eux ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire une partie du navire mais jamais la totalité. Faisons un point à ce stade de l’histoire : le moment où le modèle occidental se serait effondré. Serait-il «aidé» voire accéléré dans cet effondrement par des évènements extérieurs ?

Peut-être. Peut-être que la terre aura généré des cataclysmes en même temps ou avant ou après que le modèle occidental s’effondre. Ce qui caractérise notre monde high tech c’est la fulgurance de son ascension et mon intuition me porte à croire que sa chute se fera comme son ascension. Je ne crois pas comme certains au choc des civilisations car aujourd’hui, en réalité, il n’y a plus qu’une seule civilisation, celle du capitalisme néo-libéral. Dernièrement, j’entendais à la télévision un politicien français très connu dire « le néo-libéralisme s’est fini, plus aucun gouvernement n’écoute ses sbires depuis la crise de 2009 ». Quel cynisme !

Qui gouverne aujourd’hui, les politiques ?

Obama, le président américain est-il réellement le chef et le décideur qu’il devrait être ?

La voracité des marchés s’est-elle atténuée après la crise de 2009 ?

Si les libéraux se font en effet plus discrets, le système libéral a-t-il lui, perdu du terrain depuis 2009 ?

Le totalitarisme libéral dans son aveuglement rappelle l’aveuglement d’Hitler et des nazis qui ne pouvaient pas se voir autrement que vainqueurs. Ils se pensaient capables de toujours trouver des solutions et de retourner n’importe quelle situation. Ce n’est que quand tout a été détruit autour d’eux qu’ils ont vu la réalité, réalité qu’ils n’ont pas admise pour autant, car ils ont tenté de tout anéantir avec eux. Même si dans chaque pays il y a des ilots de résistance, le capitalisme néo-libéral a tout englobé et ce n’est que de l’intérieur, en commençant par chaque individu, que peut naître autre chose et il faut se dépêcher.

Il faut se dépêcher, car une fois le modèle effondré et la pénurie devenant l’immense problème du moment, je crois plutôt au « choc des voisins » qui face à la rareté se battront pour acquérir l’essentiel, quitte à faire preuve de violence et utiliser la force contre ceux qui hier étaient des proches. Pourra-t-on alors parler de civilisation et de monde cultivé ?

Il faudra bien avoir anticipé avant la chute de notre civilisation des réelles solidarités et des relations conviviales quoi qu’il advienne, sinon la barbarie sera partout et pour tous.

La théorie que j’avance ici est celle que la société de consommation s’effondrera avec ou sans action extérieure à elle. C’est le propre de tout système totalitaire de finir par s’auto détruire si les choses extérieures à lui ne l’ont pas produit avant.

Dans quel délai ?

Très certainement avant le milieu du XXI ° siècle et ce pour trois raisons principales :

1/ La pression aveugle et incontrôlable de plus de deux milliards d’habitants pour rentrer dans le modèle de société de consommation alors que les réserves sont déjà insuffisantes pour ceux qui en profitent encore.

2/ La conviction que nous ne sommes pas assez sages pour bénéficier d’une mansuétude du destin avec par exemples la mise à disposition d’une énergie illimitée via le système de fusion nucléaire ou l’hydrogène et l’aboutissement de nanotechnologies toujours moins gourmandes en matière et énergie pour fournir à tous les humains le mode de vie moderne.

3/ L’accélération des catastrophes naturelles, avec en réaction les famines et les migrations.

Ma vision de l’avenir n’est pas réjouissante… Je l’assume, car je suis sceptique sur nos capacités actuelles à restreindre l’écroulement. Nous sommes une civilisation qui n’est pas dans la demi-mesure et qui a beaucoup de mal à faire marche arrière, ralentir, se poser, écouter, dialoguer.

Si les choses s’écroulent, arriverons-nous à garder des choses valables en rapport avec ce monde moderne ?

Je ne sais pas ce qui pourra être sauvegardé du monde actuel. Les choses sauvegardées seraient celles qui gardent du sens dans le contexte de vie à venir. Dans un monde qui reviendrait à la dimension des localités et des régions, qui gardera à l’esprit de communiquer avec les habitants de l’autre côté de la planète ?

Peu de monde, malheureusement… Qui entretiendra des systèmes « d’intelligence collective » avec les systèmes d’informations qui vont avec, pour avancer dans la recherche et maintenir nos acquis scientifiques s’il n’y a pas en place des réseaux et groupes humains aptes à accueillir et faire fructifier ce type d’apports ?

Le monde moderne nous aura fait toucher du doigt la « civilisation monde », la possibilité de donner du sens à la notion de « terre patrie », la possibilité de crédibiliser un humanisme universaliste, la possibilité d’être coresponsable avec la terre de l’entretien et l’épanouissement des espèces. Notre technologie est quelque chose de très positif à bien des égards. Notre culture dans presque tous les domaines est un trésor inestimable. Mais si la survie matérielle devient l’enjeu majeur de la seconde moitié du XXI° siècle, il faut s’attendre aux retours des régions, des clans et des tribus.

La notion de Terre-Patrie2 s’éloigne… Dans un tel contexte, l’histoire nous prouve qu’on est alors dans le « mauvais moyen –age », c’est-à-dire entre deux âges civilisés. La fin de l’empire romain a plongé l’Europe et une partie du bassin méditerranéen dans un monde assez barbare et inculte pendant plus de six cents ans voire beaucoup plus selon les critères.

« L’empire moderne » c’est autre chose que l’empire romain formé des régions autour du bassin méditerranéen. « L’empire moderne » c’est la terre et l’humanité dans son ensemble. Je ne sais pas si son moyen age sera proportionnel à celui qui a suivi les Romains, mais c’est une éventualité.

Il n’y a pas que des sombres perspectives dans ce scénario d’avenir probable : le rapprochement, au départ forcé, des hommes pour subvenir à leurs besoins de bases pourrait créer de nouvelles formes de solidarité et de convivialité. Si la population est moins nombreuse et avec moins de moyens matériels, le rapport au temps et à l’espace changerait et ne serait plus associé au conflit, à la compétition et à la prédation comme il l’est aujourd’hui.

Pour reprendre un terme inventé il me semble par Boris Cyrulnik, « la résilience », un contexte de vie tout autre que celui d’aujourd’hui, permettrait de faire émerger chez les « rescapés » de nouveaux moyens encore inimaginables aujourd’hui et la conscience que certainement, c’était le monde d’avant (le nôtre aujourd’hui) qui était difficile à vivre et non le leur. Et si le scénario réel pour les temps à venir se passe comme je viens de le décrire, il est encore plus temps de proposer un scénario à tenter. Ce sera pour un prochain article…

1 Nicolas Tenzer, Le monde à l’horizon 2030, Perrin, 2011.

2 Edgar Morin, Terre-Patrie, Seuil, 1993,1996 et 2010, (pour les préfaces).

« Un séisme majeur»

« Un séisme majeur»

La terre a tremblé deux fois dans les Alpes… Des petits tremblements de 2 à 3 sur l’échelle de Richter… Pas de quoi en faire un gruyère.

En politique, en France, il vient aussi d’y avoir un séisme. Pas un petit séisme, non, un « séisme majeur». Celui qui non seulement fait trembler mais crée l’irréparable, une fracture ouverte et béante, que rien ne peut réparer. On est pourtant habitué aux séismes en politique. Et beaucoup pensez, au moins ceux qui ont voté socialiste aux dernières élections présidentielles, qu’avec ce gouvernement, on avait jugulé le risque de gros séismes. Et pan… Le ministre du budget liquéfié. Comme par hasard, le choc moral se situe là où c’est le plus sensible, au cœur des tensions actuelles : le fric, le pouvoir d’achat, les partages de gâteaux… C’est un séisme majeur car il est de trop. Un peu comme s’il y avait un séisme de même intensité que le précédent à Fukushima, avec ses piscines toxiques suspendues…

Le choc va-t-il réveiller les 1« troupeaux de consommateurs égo-grégaires » ?

Malgré la dose massive d’anxiolytique qui lui est administré, il semblerait que le peuple a bien compris ce qui se passait. Il semblerait que dans toutes les couches sociales et d’âges, plus personne n’est dupe. Le peuple sait enfin qu’il est seul et non représenté par ce qu’il reste des institutions politiques et des partis. Mais le peuple a encore majoritairement la bouche pleine en France. Les réactions extérieures devraient rester molles… Le peuple devenu animal sait qu’il ne peut plus que compter sur lui-même et s’il fait le dos rond quand on le caresse dans le sens du poil, par ailleurs, il aiguise ses griffes. Et le peuple, quand il est seul, bien sagement assis devant sa TV, gronde, rumine… Ne sentez-vous pas cette tension ? Ne voyez-vous pas ces ballonnements difformes créés par la colère et les ressentiments ?

Il y a trop longtemps que ceux qui constituent le peuple, ont perdu non seulement l’idée mais l’image même du citoyen (celui qui défend les intérêts de la cité avant les siens). Et comme on va vers une pénurie de ce qui gavait ce peuple et qu’il le sait. Et comme sa pensée est endormie et qu’il n’a plus que ses instincts pour agir où plutôt réagir, pas le meilleur de lui-même… Aïe, aïe, aïe !!!

« Tout pour moi, moi contre tous ! » vont clamer à leur tour les « nouveaux veausquetaires de la rétribution ». Cette rétribution qui consiste à dépouiller le voisin et le faible sans partage, elle est faite de façon soft depuis des décennies par les oligarchies qui ont le pouvoir, les anciens veausquetaires. Les nouveaux veausquetaires, c’est une grande partie du peuple et pas seulement le rebut des banlieux. Tous ceux qui vont franchir allègrement le gué de la conscience morale, pour dépouiller ceux qu’hier encore, ils croisaient dans leur quartier. Pourquoi se gêner vu l’exemple d’en haut ? Et si les choses viennent à manquer, pourquoi ne pas se servir là ou encore elles sont ?

Les derniers incidents de Grigny dans le RER ne sont que des prémices… Je suis triste à l’avance des barbaries à venir.

Le temps est venu de faire un procès moral aux politiques et oligarches véreux. Il ne s’agit pas de tous les politiques et de tous les puissants, mais une grande proportion… Ce procès, il faut le faire maintenant. Car une fois que la digue sera rompue et que le peuple se déchaînera, il n’y aura plus que des victimes… Vous avez dépouillé le peuple du savoir, de la culture, de l’art, d’un rapport sein à l’argent, aux institutions et à la loi… Vous avez détruit une bonne partie du vivant, défiguré et intoxiqué la Terre. Vous avez même réussi à pourrir l’inconscient collectif et individuel… Votre dette est immense. Le Titanic va bientôt percuter l’iceberg. Serez-vous à nouveau dans les rares canots de sauvetage, ou porterez-vous à bout de bras, les enfants hors de l’eau, jusqu’à vos dernières forces ?

 

1 Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Denoël, 2007.

Engagez vous ou réengagez vous ! Mais pourquoi et vers quoi ?

Engagez vous ou réengagez vous ! Mais pourquoi et vers quoi ?

Deux livres ont inspiré le titre de cet article. Le dernier de Stéphane Hessel 1« A nous de jouer » et celui de Martin Hirsch 2« La lettre perdue ».

Ces deux auteurs se connaissent et ont un certain nombre de points communs intéressants : des liens directs avec la résistance, avec la constitution de la déclaration universelle des droits de l’homme et avec une certaine vision de l’Europe, celle synonyme de paix entre les peuples et les nations, celle de l’engagement pour la liberté, les droits de l’homme, le progrès social, la démocratie. Cette vision positive de l’Europe a trop tendance à être oubliée compte tenu du poids des technocrates et du lobbying installés à Bruxelles. Ces derniers ont détourné l’idéal européen des Hessel, Hirsch et bien d’autres, vers cette europe du libéralisme, du libre échangisme, du culte de la concurrence, du capitalisme rapace…

Pourquoi s’engager ou se réengager ?

Laissons répondre Martin Hirsch en reprenant quelques morceaux choisis de sa mise en garde à un auditoire d’élèves d’une grande école :

3Aujourd’hui vous avez un idéal. Vous êtes remplis d’énergie, d’enthousiasme, de générosité, de bonne volonté. Vous rêvez d’un monde plus juste, moins cruel, avec moins de pauvres, moins de conflits, moins d’inégalités, moins d’échecs. Vous n’avez pas envie de voir votre environnement se dégrader, la planète se détruire. Vous ne pensez pas que les valeurs matérielles soient supérieures aux valeurs des idées. Le racisme, la xénophobie vous font horreur. Vous ne souhaitez pas que le monde vous échappe. Mais vous savez que vous aurez du mal à trouver une place dans un univers dur, exigeant. Vous avez besoin d’un diplôme, d’un travail, de ressources. Il vous faut convaincre vos professeurs de vos capacités, demain vos employeurs de votre productivité. Votre enthousiasme vous paraît à l’heure actuelle indestructible, éternel, mais le système éducatif et le système économique vont vous faire croire que grandir, c’est vous départir de votre idéal… Aux jeunes on apprend à être réalistes… Mais si ce n’est que cela, c’est catastrophique. Cela revient à former des jeunes vieux… On va vous persuader que le passage à l’âge adulte est le renoncement à votre idéal. De bonnes âmes, dans lesquelles vous avez confiance, vont vous aider à faire cette mue… la plupart seront capables de conserver cette petite flamme en veilleuse pour la ranimer une fois la retraite venue. Dans quarante ou cinquante ans, ils sauront la retrouver, la faire à nouveau grandir. Ils s’engageront comme bénévoles. Une éducation réussie est une éducation qui cultive l’idéalisme qui prépare les jeunes à changer la société, et les encourage à vouloir transformer le monde, tout en les dotant des clés pour le faire bouger de l’intérieur. Il ne s’agit pas d’attendre d’avoir les cheveux blancs pour renouer avec ses idéaux de jeunesse. Cette flamme de l’engagement doit être entretenue… Une politique de jeunesse… doit s’adapter aux aspirations des jeunes. Non pas de manière démagogique, mais en se livrant à un exercice critique, en les aidant à débusquer leurs propres contradictions, en respectant leurs idéaux, en s’interrogeant sur leur pertinence. En cherchant la pertinence de l’impertinence. En refusant l’indifférence à la différence. Vous serez vite confrontés à de cruels dilemmes : vous mettre au service de votre idéal, c’est prendre le risque d’être considérés comme des marginaux, c’est peut-être compromettre vos chances de réussir, de faire carrière… Les alarmes de la raison lutteront contre les sirènes de la passion… Et si vous résistiez ? Et si grandir, ce n’était pas se départir de son idéal, mais au contraire se donner les moyens de le faire vivre ?… Je vous propose une autre manière de grandir. Cultivez votre idéal… Construisez votre carapace, non pas pour faire preuve de dureté à votre tour mais au contraire pour vous protéger des sourires narquois, de la condescendance… Ne vous trompez pas de naïveté. Ils appelleront naïveté le fait de croire en un monde meilleur, plus solidaire. Vous leur opposerez la naïveté de ceux qui pensent que le monde peut survivre sans engagement. Gardez vous toutefois de penser qu’on peut bousculer l’ordre établi sans connaître les rouages de la machine, sans s’y intégrer. Refusez la facilité de l’incantation. Et pensez à ce vers de Paul Eluard : « Rien jamais ne disparaîtra plus de ce qui mérite de vivre ».

Vers quoi s’engager ?

Pour faire simple, Martin Hirsch propose dans d’autres parties de son livre deux axes d’engagements en tant que français : celui d’une avancée de l’Europe vers la création d’une Europe fédérale et en parallèle, celui d’un programme national d’engagement basé sur le service civique (cent jours d’engagement pour tous et pour chaque période de cinq ans) et le volontariat.

Stéphane Hessel lui promeut une réforme de la pensée basée sur la compassion qu’il définit comme la capacité à se mettre à la place de l’autre, à faire preuve de solidarité, d’empathie, un nouveau vivre ensemble politique qui permette l’établissement d’une société mondiale respectueuse de tous ses sujets et de la nature.

Je propose d’aller encore plus loin, un acte encore plus hardi !

Le service civique et le volontariat, tels que proposés par Martin Hirsch, seraient le socle d’une éducation, d’un apprentissage du vivre ensemble avec compassion avec tous les êtres et la planète dans sa diversité. L’Europe pourrait être le champ d’expérimentation d’un retour progressif des personnes à la campagne. Pourquoi la campagne ? Car le temps de la vie citadine, basée sur la profusion matérielle et énergétique, nous est compté. Car la terre est malade et a besoin d’hommes et de femmes qui l’aiment et reviennent s’occuper d’elle. Car les Européens sont à l’origine de ce qui n’est pas acceptable et accepté (je vous laisse faire la liste) et pourraient les premiers faire volte face et montrer l’exemple vers ce que Pierre Rabhi appelle une sobriété heureuse. Je ne me fais pas d’illusion, il y aura peu de candidats. Peu importe. Il y en aura toujours suffisamment pour ne pas baisser les bras, suffisamment pour que tout idéaliste ne se sente pas isolé, suffisamment pour se dire que cela vaut le coup de se battre pour un tel idéal et s’engager.

Pour finir, je reviens vers un des idéaux défendu par Martin Hirsch : l’engagement vers une Europe fédérale. Qui se traduirait par un gouvernement européen, une seule armée européenne, une seule voix pour représenter l’Europe dans les instances internationales, une seule voix pour défendre les industries et les agricultures de chaque nation européenne… Si un tel engagement a été cohérent à la sortie de la seconde guerre mondiale et pendant les trente années qui ont suivi, est-il encore d’actualité ? Qui servirait-t-il ? Les intérêts européens au détriment des intérêts des autres pays ? L’industrie d’un tel face à l’industrie d’un autre ? Le maintien de notre modèle de vie pour une ou deux générations de plus ? La poursuite voir l’accélération du 4libéralisme débridé, ivre de corruption et de biz ?

Ne faudrait-il pas d’abord voir l’intérêt global de la terre et de tous ses habitants ?

Tant que les hommes du monde entier ne sont pas encore tous parqués dans le troupeau égo-grégaire du divin marché, ne faudrait-il pas se concentrer sur l’émergence de groupes humains prêts à changer d’ère (compassion), aire (vision holistique du monde) et air(écologie) ?

Je veux bien bosser bénévolement avec Martin Hirsch et d’autres pour aider au développement du service civique. Mais en priorité dans les campagnes et pour des projets agro-écologiques, car le temps nous est compté.« 5Quelle planète laisserons-nous à nos enfants, quels enfants laisserons-nous à la planète ? »

1 Stéphane Hessel, A nous de jouer, Autrement, 2013.

2 Martin Hirsch, La lettre perdue, Stock, 2012.

3 Martin Hirsch, op. cité, p.75 à 79 (extraits choisis).

4 Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Denoël, 2007.

5 Question à laquelle tente de répondre l’école des Amanins implantée dans un centre agro-écologique dans la Drome.

La fin des ouvriers ?

Ce titre accrocheur m’a interpellé dernièrement. Il fait référence à la désindustrialisation du monde occidental dû, comme on le sait, à la quête de meilleures marges par les oligarchies dominantes par l’externalisation de la production dans les pays à la main d’œuvre bon marché, mais aussi par la capacité des machines, couplée à la puissance du marketing pour imposer des modèles standards fabriqués à la chaîne plutôt que des réalisation artisanales nécessitant un savoir faire humain.Un des ministres de la France se bat ou fait semblant de se battre pour combattre cette fin annoncée des ouvriers. D’autres ministres ou notables du même gouvernement et du même parti, baignés, disent-ils, dans la mondialisation, prônent l’abandon de ce qu’ils considèrent comme dépassé (maintenir l’emploi industriel) pour se tourner vers la recherche, les nouvelles technologies…

Au-delà de savoir qui a tort et qui a raison, que faire de nos ouvriers ?

Maintenir à tout prix les emplois industriels ? Former les ouvriers vers la recherche et les nouvelles technologies ? Les mettre au chômage ?

Trois fausses réponses marquées, la première, par l’excès, le passage en force, la deuxième, par l’utopie et le cynisme, la troisième par la passivité et l’indifférence. Tout le monde sait bien que ces solutions n’en sont pas, y compris les ouvriers.

Pour les ouvriers, il s’agit d’oser une réforme beaucoup plus audacieuse. Une réforme qui ne tienne pas seulement compte des conditions de vie des ouvriers, mais des besoins vitaux qui pointent à l’horizon pour l’ensemble de la société : agroécologie, désengorgement des villes et des banlieues, tissage de liens sociaux et de liens avec la nature permettant la mise en place d’un nouveau modèle de vie. Il s’agit donc d’une solution globale et complexe nécessitant bien plus d’un quinquennat pour être mise en place. Une solution où les ouvriers deviendraient, (re)deviendraient des artisans et des agriculteurs non pas comme au début du XX° siècle mais, avec l’apport de l’agroécologie, des pionniers heureux, où la science et les savoirs faire traditionnels seraient en symbiose.

Pour un pays comme la France, il s’agirait de transférer en une génération (20 ans), 10 millions de personnes dans 30000 villages (333 personnes en moyenne par village). Ces 333 personnes ne seraient pas seulement les ouvriers et leurs familles mais des médecins, des enseignants, des commerçants, des ingénieurs et techniciens agronomes, des bâtisseurs écologiques, des artistes… Ne me demandez pas d’où je tiens ces chiffres, c’est le pif qui me guide et une certaine logique…

On s’appuierait les premières années sur les villages moteurs pour tenter ce genre d’expérience et mettre en place cette nouvelle façon de réinvestir les campagnes. En commençant petit mais sans tarder, on pourrait après sept ans, dresser un bilan des bonnes et moins bonnes orientations et lancer le retour au rural à une autre échelle. Pour que la mayonnaise prenne, j’imagine qu’il faudra dès le début envisager des monnaies locales, une TVA adaptée, l’aide aux logements pour les propriétaires comme les locataires, un impôt soft… Vous pensez que nos millions d’ouvriers ne seraient pas motivés et plein d’espoir si on leur propose un tel changement ? Vous ne pensez pas qu’en les mettant à la tête d’un grand changement de paradigme, ils retrouveraient leur fierté et dignité et peut être en retour, la même chose pour vous, vous, les rares politiques qui auront osé les soutenir et les accompagner.

La France et son système centraliste ne facilitent pas une telle réforme sauf si à la tête il y a les bonnes personnes. De mon côté, je pourrais suggérer Martin Hirsh ou/et Jean Paul Delevoye pour piloter un tel projet. Je ne les connais pas personnellement, mais leurs parcours et leurs engagements parlent pour eux. Il y a bien sur d’énormes obstacles à une telle réforme, cela va à l’encontre du monde techno-marchand porté par les multinationales et les oligarchies qui ont le pouvoir. Parmi les 90000 personnes du collectif Roosevelt, y a t-il quelques maires de villages qui pourraient envisager d’engager un test dans le sens de cette réforme ???

Réflexion empirique 2 (les rythmes scolaires)

Cela fait 30 ans que l’on parle de changer les rythmes scolaires… On les a même changés dans cette période et alors… Les résultats ?

Concrètement :

Les enfants peuvent rentrer à la maternelle dès 3 ans. Ils arrivent à l’école à 8H30 du matin et 90% y restent jusqu’à 16H30. Pour 50%, principalement dans les grandes villes, leur présence est prolongée jusqu’à 18H00 avec l’étude. Ce rythme sera le même jusqu’à la fin de l’école primaire, donc pendant 8 ans. « Grâce » aux centres de loisirs, les enfants peuvent aussi garder ce même rythme les mercredis. Les parents qui travaillent à deux ont donc la possibilité avec l’étude et les centres de loisirs d’avoir leurs enfants pris en charge par l’école tous les jours, pendant leur temps de travail. Malgré la polémique du sujet, j’espère que tout le monde peut convenir que ce rythme est d’abord adapté à celui des parents et non à celui des enfants. Il a un autre intérêt, vu d’un pays à la démographie vieillissante, c’est de contribuer à faciliter les conditions pour avoir des enfants…

Je ne vais pas rentrer dans le débat de faut-il rajouter ou pas le mercredi matin dans le temps scolaire ? Quelles activités proposer les après-midi à partir de 15H ou 15H30 ? Quelles infrastructures sont à mettre en place ? Quelles sont les aides à octroyer par l’état, les régions et les villes ? Quelles sont les formations à apporter aux enseignants ? Quels sont les critères de qualités à mettre en place dans les nouvelles activités à proposer aux enfants ? Faut-il s’inspirer en partie du modèle allemand ou celui d’un autre pays du nord de l’Europe ?…

Ce qui me semble important de constater, c’est que vouloir toucher aux rythmes scolaires, provoque de fortes tensions. Et ces tensions, ne sont-elles pas un symptôme de plus de l’état moribond de notre société et de la crise du sens de la vie ?

Les solutions de masse qu’on nous propose depuis 30 ans, sont-elles des solutions ?

J’aime bien l’initiative de Mom’Artre dans le 18° à Paris qui a eu l’idée de proposer une prise en charge complète des enfants les soirs après l‘école, les mercredis et les vacances scolaires. Cette prise en charge complète s’appuie sur des ateliers artistiques et culturels avec l’implication d’artistes locaux et des parents quand ils le peuvent. Certains vont me rétorquer que reproduire à une plus grande échelle ce modèle n’est pas viable financièrement… Je suis convaincu qu’une multitude d’ateliers de cette sorte, tout en étant très différenciés, pourraient éclore aujourd’hui et pas simplement le soir après l’école mais aussi les après-midi. Cela va juste à l’inverse des programmes de TV, des consoles de jeux et autres distractions, le fond de commerce de ceux qui préfèrent une humanité amorphe.

Un des problèmes de fond soulevé par les rythmes scolaires est la place que nous, les adultes, donnons à nos enfants. Quel est le temps que nous leur attribuons ? Quelle vie partageons nous avec eux, pas simplement pour les occuper ou les distraire, mais pour qu’ils s’épanouissent et que nous nous épanouissons avec eux ou proche d’eux (à travers un cadre auquel on a collaboré par exemple ou tout du moins on s’y est impliqué, on le connaît) ?

Un autre problème crucial est en rapport avec ce que notre société a placé au centre de l’éducation des enfants. Aujourd’hui, l’éducation à l’école consiste à apporter des connaissances. Ne faudrait-il pas plutôt leur apprendre à apprendre ? Leur faire aimer l’apprentissage ? Enfin savoir être attentif à ce qui résonne bien avec chaque enfant ? (pour l’aider à développer ce ou ces aspects et ainsi l’aider à acquérir la nécessaire confiance en soi, aux autres et à la vie).

Les parents qui ont des moyens financiers procurent à leurs enfants des cours de danse, de théâtre, de musique, d’anglais, de, de, de… Et l’enfant a lui aussi son agenda bien rempli. Mais ce type de papa et maman, dans la grande majorité des cas, ne sont qu’au mieux des spectateurs de la vie culturelle, sportive et artistique de leurs enfants. Et ces cours ne constituent pas non plus une garantie de l’épanouissement des enfants concernés.

Le problème des rythmes scolaires devrait nous interpeller, nous adultes, sur nos propres rythmes et ce qui est prioritaire dans nos vies. Ne faut-il pas revoir notre façon de vivre ensemble (avec nos enfants, avec leurs éducateurs, avec le tissu culturel, social, sportif, artistique proche de nous) ?

Ne faut-il pas revoir notre rapport au travail, à l’argent et au temps ?

Ne faut-il pas imaginer une autre façon de vivre et de s’impliquer au quotidien ? (dans ce qui pourrait constituer de nouvelles formes d’éducations et de vivre ensemble : dans l’environnement et l’agroécologie, dans la connaissance par l’expérience de la culture et des cultures, dans le bénévolat, dans l’entraide)… Tant que le bien commun et d’abord celui des enfants, ne guidera pas réellement nos choix, tant que ce sont les intérêts prosaïques qui primeront, l’inculture, la démotivation, la violence et le cynisme gagneront encore du terrain.

Heureusement, aujourd’hui, il y a des essais réussis d’écoles alternatives. Je pense par exemple à l’école de la Ferme des Amanins, ou encore les camps de volontariat du Vieil Audon (le Vieil Audon n’est pas une école mais c’est un très bon outil de formation globale des jeunes et adolescents). Il y a de nombreuses autres initiatives comme les écoles Montessori, Steiner et Freinet, la living school, l’école du Hameau des buis, le groupe des incroyables comestibles (ce n’est pas une école mais une démarche où dans un quartier, une ville, les enfants et les parents cultivent et donnent gratuitement des fruits et des légumes)… Mais à l’échelle de la France, cela reste très minoritaire.

Imaginez, rêvons. Tous nos amis artistes, les galériens du cachet, nous appellent et nous disent : « on a enfin du boulôt pour l’année, on va monter des spectacles avec les écoles et préparer un carnaval pour chaque école ». D’autres nous appellent et nous disent : « on met en place un atelier poterie, un atelier sculpture, un atelier jardinage par quartier avec les enfants. Ailleurs, ils vont construire des bateaux avec un atelier menuiserie. Là- bas, ils sont chargés de décorer des rues du centre ville. Là-haut sur la montagne, les écoles réalisent un observatoire scientifique et animalier. Ici, ils ont comme projet de monter une serre dans la cour de l’école »…

J’ai rêvé, nous avons rêvé ?

Vous avez parlé horaires, rythmes ???

Vous savez, ceux qui dans l’histoire construisent les bateaux, ils sont rentrés tous les soirs à 20H le dernier mois pour finir leurs bateaux avant la fête de l’école. Mais ils étaient si heureux, ils étaient si fiers de leurs bateaux… Bien plus tard, deux en ont fait leur métier.

Libéralisme, totalitarisme ?

Qu’est ce que le totalitarisme ?

Hannah Arendt dans son livre « Les origines du totalitarisme »1 définit le totalitarisme comme une organisation massive d’individus atomisés et isolés. Sa finalité est de créer un monde parfait en s’appuyant sur une idéologie de rationalisation (c’est-à-dire en s’appuyant sur une conception logique et parcellaire) et en se proclamant porteur de « la solution » pour atteindre cette perfection. Son éducation consiste à détruire la faculté mentale de se forger des convictions et rend ainsi caduque chez l’individu, la possibilité de distinguer ce qui relève du concret et de la fiction. « Un régime totalitaire ne s’installe pas par la force comme les dictatures ou les tyrannies classiques mais de manière légale, bénéficiant du soutien populaire » (voir livre de Catherine Vallée, « Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme »2, page 70).

Pour qu’il y ait soutien populaire, il faut que les hommes soient devenus « hommes de masse ». L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa logique le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence du système. Le totalitarisme est une pathologie du rejet de la mort avec en réaction une quête de pureté irrationnelle : une humanité « pure », une classe sociale « pure », un capitalisme « pur ».

Nazisme, communisme, libéralisme, tous dans le même sac totalitaire ?

Le nazisme, pour arriver à ses fins instaure la lutte des races, le communisme, la lutte des classes et le libéralisme la lutte des égos, du un contre tous et contre tout. Chaque totalitarisme s’appuie sur une logique et il ne faut pas oublier qu’à chaque fois, de brillants intellectuels ont été séduits.

Le nazisme justifie la lutte des races comme loi de la nature (le petit manuel d’Hitler tente de prouver la suprématie d’une race).

Le communisme justifie la lutte des classes comme loi de l’histoire (le petit livre rouge de Mao et l’avènement des classes prolétariennes).

Le libéralisme justifie la lutte du un contre tous et contre tout comme loi de l’économie pour arriver à un capitalisme purgé de toute ingérence humaine (voir le livre « Capitalisme et liberté » de l’ancien pape néolibéral, Milton Friedman).

Histoire du libéralisme…

Le libéralisme s’est développé en plusieurs étapes. Depuis 2009, nous sommes à la cinquième étape. Dès qu’il est entré dans une phase de violences, il a justifié ses exactions par la protection contre les communistes, puis contre les terroristes et les anti-libéraux. Dans l’invisible, sa cible principale a toujours été et reste le système dit « d’économie mixte ».

Etape 0, 1913 à 1950 : la doctrine néo libérale se formalise et se teste à l’échelle mondiale. Les moyens de communication sont encore embryonnaires, mais les infrastructures s’organisent (ports, gares, aéroports, moyens de transports) et le pétrole apporte la puissance nécessaire à de telles transformations. La crise de 1929 et jusqu’à la seconde guerre mondiale mettra un frein au capitalisme et indirectement au libéralisme et permettra l’instauration d’une économie mixte inspirée de l’économiste John Maynard Keynes (capitalisme et socialisme cohabitent ensemble pour garantir la production et le commerce mariés à des systèmes sociaux de protection et des systèmes de contrôles financiers).

1° étape, de 1950 à 1965 : une structure d’appui se met en place avec sa doctrine (les enseignements de Friedrich Hayek puis Milton Friedman), ses polices (FBI principalement et des polices cachées à travers les structures de multinationales), ses universités (la première étant celle de Chicago), ses leaders (Milton Friedman notamment), la formation et la dispersion de ses «évangélistes», une stratégie traduite pour tous types d’intervenants et à toutes les échelles, celle du choc. Le choc est d’abord testé individuellement comme moyen de faire table rase dans la tête d’une personne par des séances d’électrochocs, de médicamentations, de sévices corporels et psychiques. Il est repris comme système de torture par la CIA et ses sbires puis employé dans la guerre économique contre les populations. On crée un choc (par exemple renversement politique par la force ou on profite d’un « choc naturel » comme un séisme) pour imposer des mesures libérales aux pays et aux peuples concernés. Ceux qui résistent sont chassés, ou déportés, ou emprisonnés, ou torturés ou assassinés en appliquant la méthode de choc pour les individus.

2° étape, de 1965 à 1982 : les premiers essais de libéralisme grandeur nature sont réalisés en Indonésie, au Chili, en Argentine et au Brésil. On y brade des actifs d’états au profil de multinationales ou de particuliers. Aux Etats-Unis, le président Nixon bloque en partie la doctrine néolibérale par ses choix sociaux.

3° étape, de 1982 à 1989 : avec l’Angleterre qui adopte la stratégie néolibérale c’est le système économique mondiale qui bascule dans le libéralisme mais le monde reste bipolarisé est/ouest et la puissance militaire reste autonome.

4° étape, de 1989 à 2009 : la chute du mur de Berlin puis l’effondrement de l’URSS marquent l’avènement du néo libéralisme. Le rêve américain a gagné, « yes we trust » !!!

L’événement du 11 septembre 2001 sera le choc utilisé pour lancer la privatisation de la guerre et des armées. Cette fois ci le troisième totalitarisme a tous ses outils pour partir en campagne. La crise économique de 2009 catalyse les dérives de ce système malgré sa capacité à avancer masqué.

5° étape, 2009 et la suite : la crise de 2009 a, ou plutôt, aurait du déclencher le « stop çà suffit » car cette fois ci, même l’Occident a été touché. Depuis, nulle part on peut dire « je ne savais pas ». Le pillage est devenu trop énorme et évident. La fenêtre internet dévoile depuis longtemps les drames les plus cachés. Partout dans le monde des voix se font entendre et sont entendues pour dénoncer la meute libérale. Il y a enfin l’opportunité pour qu’une résistance significative s’organise et se mette en place face au totalitarisme libéral.

L’accélération de l’histoire.

Dans les années 80, Margareth Thatcher s’appuie sur son « succès » de la guerre des Malouines dont elle tirera son surnom « la dame de fer » pour imposer le système libéral  aux Anglais. C’est le départ d’un modèle de libre circulation de tout ce qui se vend et des capitaux à l’échelle mondiale. Si beaucoup d’Anglais vont en subir les conséquences dans un premier temps en perdant leurs emplois, la finance et les multinationales anglaises et américaines vont en tirer une apparente richesse phénoménale (aujourd’hui 98% des transactions monétaires ne correspondent pas à des échanges de biens et services réellement existant). Assez rapidement les multinationales et les banques du monde entier vont leur emboîter le pas, condition sine qua non à leur survie. En réalité, on vient de déclencher rationnellement le pillage accéléré de tout ce qui se monnaie ou qu’on va rendre monnayable (par exemple les brevets sur le vivant) dans les moindres recoins de la planète. Les hommes du monde entier sont alors en admiration devant cette profusion matérielle et technologique. La fin de l’URSS et la chute du mur de Berlin voient l’avènement du rêve capitaliste. Le bien sous l’appellation « monde libéral » a triomphé du mal incarné par le bloc communiste. Le libre-échange n’a plus de barrière et obtient le soutien populaire planétaire et de la plupart des états. Grâce à la liberté des marchés et des capitaux, tous les hommes seront riches, libres et heureux. Ce fut, c’est le cas pour une minorité toujours plus réduite qui, en effet, est toujours plus riche et libre, une liberté de liberticide. Heureuse ? J’en doute. Elle sait qu’elle est la principale cause du désastre écologique, social et humain instauré ces dernières décennies. Et il faut alors rappeler de tristes choses, des tableaux noirs qui ont fait dire « plus jamais çà ». Il y a eu la triste liste des déportées de camps de concentration… Et il y a aujourd’hui une autre liste… Le rêve capitaliste a engendré la suite de l’enfer à l’échelle du monde et dans toutes les parties du monde. Certes, les sommets dans l’horreur machiavélique des camps de concentration nazis restent inégalés, mais sous d’autres aspects, notamment quantitatifs, il semblerait que ce soit pire. Naomi Klein3 (voir son livre « La stratégie du choc ») et un certain nombre d’articles, m’ont permis de recenser une partie des traumatismes engendrés par le système libéral.

À l’origine, juste après la seconde guerre mondiale, il y a quelques expériences en laboratoires pour mettre en place une méthode de prise de pouvoir sur les pays et les populations. Quand on lit pour la première fois ce qu’écrit Naomi Klein sur ce sujet, on se dit que ce n’est pas possible. Ce qu’elle décrit sur la « thérapie de choc » d’abord à l’échelle d’un individu puis en passant par toutes les étapes jusqu’à l’échelle du monde et dans tous ses recoins, je ne crois pas qu’elle le sorte de son imagination. Son pavé de 800 pages est particulièrement long à ingurgiter et semble parfois se répéter mais c’est précis, très documenté et permet de se rendre compte des liens entre les évènements. Au fil des pages, cela devient une évidence. Voici donc une liste loin d’être exhaustive, mais déjà largement significative, de la violence mise en oeuvre depuis plus d’un demi-siècle par le « totalitarisme façon libéral »… (Dans cette liste, quand il n’est pas précisé qui appui, qui provoque un événement, qui forme, etc…   Il s’agit des libéraux, de leurs alliés et représentants).

 

La liste…

1948 : création de la section « Stay Behind » puis « Guardia » (le Glaive) par la CIA sous couvert de l’OTAN pour des actions terroristes contre le communisme.

1948 à aujourd’hui : choc en Palestine et en Israël. Si l’origine de conflit n’a rien à voir avec le libéralisme, depuis la fin du XX° siècle, le commerce très lucratif des systèmes de défenses et des techniques de renseignements a besoin d’un terrain pratique pour vanter son savoir faire. Dans ces conditions, la paix n’est pas prête d’arriver entre les deux.

1950 à aujourd’hui : prise de pouvoir par des multinationales dans la majorité des pays africains. Soutien des libéraux aux oligarchies corrompues pour organiser le pillage des matières premières, le commerce de la guerre et des reconstructions accentuant les séparations.

1953 : appui à l’Iran, officiellement pour contrer le communisme, officieusement pour le contrôle du pétrole.

1956 : formation des boys de Chicagos. Ceux qui vont aller porter la bonne parole libérale partout en Amérique du Sud.

1961, puis 1975, puis 1985 : guerres et choc en Angola pour officiellement contrer le communisme en s’appuyant sur les conflits ethniques. Officieusement pour le contrôle du pétrole et des diamants, le trafic d’armes et les spéculations immobilières. Au moins 500 000 morts. 3,5 millions de déportés.

1964 : choc au Brésil avec l’appui des libéraux à la junte militaire. Vague de privatisations du secteur public et début de l’exploitation accélérée des ressources du pays.

1964 : choc en Equateur avec l’arrivée de la compagnie pétrolière Texaco.

1965 : choc en Indonésie avec l’aide de la « mafia de Berkeley ». 500 000 à 1 million de morts. Vague de privatisations du secteur public.

1966 : lancement de la révolution verte en Inde puis au Brésil et en Chine puis dans toute l’Asie. Ce lancement s’est fait sous prétexte des famines connues par ces trois pays vers 1950. La fondation américaine rockefeller a appuyé le lancement de blé et de riz dits à haut rendement avec au départ des subventions pour l’achat des semences et une politique de prix stables et l’achat des récoltes par l’état. Ensuite cela a permis d’étrangler et contrôler les petits producteurs.

1970 : les pays agricoles du monde entier remembrent leurs terres pour rentrer dans la production de masse et les monocultures.cela a permis de reconvertir des usines nées de la seconde guerre mondiale et développer un marché gigantesque au tout mécanique.

1973 : chocs au Chili avec Pinochet et les boys de chicagos. 3200 morts, 100 000 emprisonnés, 20 000 personnes en fuite. Vague de privatisations du secteur public. Chocs en Uruguay et au Paraguay. Vague de privatisations du secteur public.

1975 à 1990 : choc au Liban. Trafic sur les armes et la reconstruction.

1976 : chocs en Bolivie. Vague de privatisations du secteur public.

1976 : Chocs en Argentine. 30 000 disparus. 50 % des Argentins passent sous le seuil de pauvreté. Vague de privatisations du secteur public et contrôle des terres par une petite oligarchie.

1980 : Entrée de la Chine dans le système d’économie libérale conseillée par Milton Friedman4. L’usine du monde se met en place au pas de charge. En dix ans, plus de 200 millions de ruraux sont entassés dans des bidonvilles et autant sont exploités dans les nouvelles usines.

1982 : chocs en Angleterre avec la guerre des Malouines et la première vague de privatisations d’entreprises publiques en Occident. Plus de 1000 morts et 12 000 syndiqués congédiés.

1983 : Chine, création de la PAP (police armée du peuple) forte de 400 000 hommes pour combattre les « ennemis économiques » à l’intérieur du pays. (400 000 hommes qui combattent depuis presque trente ans, cela fait combien de morts, de torturés et d’emprisonnés ?).

1983 : le Darfour au Soudan, choc pour le pétrole. Plus de 2 millions de morts.

1989 : Chine, place Tiananmen (plus de 4000 morts, plus de 100000 emprisonnés). Officiellement la Chine a maté les opposants du peuple et du communisme, officieusement, ces opposants manifestaient pour plus d’équité et de justice sociale.

1989 : chocs en Pologne. On passe de 15% de la population en 89 sous le seuil de la pauvreté à 60% en 2003. Vague de privatisations du secteur public.

1990 à aujourd’hui : démantèlement des pays de l’Europe de l’Est et de ceux nés de l’ex union soviétique au profil de multinationales couvertes par des oligarchies locales. Le démantèlement consiste à l’exploitation sauvage des richesses naturelles des pays concernés, l’asservissement d’une partie de la population et la déportation d’une autre partie de la population devenue gênante pour ce type de commerce.

1990 : guerre en Irak. Officiellement c’est une guerre contre Sadam Hussein, officieusement, c’est pour le contrôle du pétrole au Moyen-orient par les Américains et leurs alliés.

1992 : chocs en Inde. Début de la construction des barrages et des exploitations minières par des multinationales étrangères.

1993 : Russie, prise du pouvoir par Eltsine et privatisation des grandes entreprises d’état via les oligarques russes et leurs mafias. Depuis 10 ans, entre 20 000 et 40 000 assassinats mafieux par an. Plus de 80 millions de Russes seraient sous le seuil de pauvreté actuellement.

1994 à 1996 : guerre en Tchétchénie. 100 000 morts, 400 000 déportés. (Eltsine pensait pouvoir faire une guerre éclair et redorer son blason avant les élections en matant la population tchétchène décrite comme hostile au peuple russe… Il ne s’attendait pas à une telle résistance de la part des tchétchènes, mais il a réussi à réveiller le nationalisme du peuple russe).

1994 : choc avec la guerre du Yémen pour le contrôle du pétrole et du gaz.

1994 : guerre au Rwanda. 800 000 morts, 1,2 million de déportés. (Beaucoup d’armes vendues)… Le pays a été poussé à la monoculture et les chutes du cours de ces denrées, une population très dense et un groupe ethnique minoritaire qui a le pouvoir ont été les ingrédients de ce génocide. A noter que c’est au début du XX° siècle que les colonisateurs allemands puis belges vantent la supériorité génétique des tutsis et en 1931 une carte d’identité ethnique est mise en place seulement abolie en 2003…

1996 : 1° guerre au Zaïre sous l’impulsion des marchands d’armes et des grandes compagnies minières en recherche de nouveaux marchés. Au moins 30 000 morts.

1998 à 2003 : guerre du Congo (anciennement Zaïre). 9 pays africains concernés. Plus de 4 millions de morts. Enorme marché pour les vendeurs d’armes.

1997/98 : chute des tigres asiatiques sous la pression des marchés (Thaïlande, Indonésie, Philippines, Vietnam). Des cinq tigres, seule la Malaisie est épargnée car elle avait rétabli les contrôles de mouvements de capitaux ce qui est contraire aux valeurs du libéralisme. Le choc qui a suivi a permis de nombreuses privatisations abusives dans tous ces pays au profit de multinationales. Cela a aussi généré 24 millions de chômeurs supplémentaires, 20 millions de nouveaux pauvres, des vagues de suicides et des milliers d’enfants prostitués.

1998 puis 2002 à aujourd’hui : guerres et chocs en Afghanistan. Officiellement c’est la chasse aux terroristes qui motive cette guerre. Officieusement c’est contrôler un pays riche de pétrole, de gaz et de métaux précieux et situé entre la Russie et la Chine.

1999 : Yougoslavie. Début de la guerre privée et officielle sous couvert de l’OTAN. Vague de privatisations du secteur public.

1999 à 2000 : deuxième guerre en Tchétchénie. 25 000 à 50 000 morts.

Attentat du 11 septembre 2001 : vague de privatisation aux USA dans le domaine du militaire et du renseignement. Début de la croisade pour le contrôle du Moyen orient et de l’Asie centrale.

2000 : Choc au Japon qui résiste mais ne s’en sort pas. En dix ans, trois millions de chômeurs en plus et un pays en crise sur le sens des valeurs.

2003 à aujourd’hui : guerre d’Irak. Tentative de privatisation de l’ensemble des entreprises du pays par les Américains et leurs alliés avec notamment le contrôle du pétrole. Reconstruction imposée au profit de multinationales occidentales. Plus d’un million de morts.

2003 à aujourd’hui : guerre au Soudan. Plus de 300 000 morts. Plus d’un million de déportés. Le pétrole est toujours au centre des « négociations ».

2004 : Sri Lanka, Thaïlande, Maldives et Indonésie : mise en place d’un gigantesque programme d’immobilier touristique financé par des multinationales. Cela fait suite au tsunami qui a touché ces pays avec les populations qui ont été chassées du bord de mer, officiellement pour leur sécurité. Seuls les pécheurs de Maldives ont résisté.

2005 : USA, Nouvelle Orléans : vague de privatisations dans la reconstruction et dans la réorganisation des services et institutions suite à l’ouragan Katrina. Si l’ouragan n’est pas le fait des hommes, la responsabilité du système libéral est en cause. Les 1300 morts et la totalité des déracinés (80 000), étaient déjà des délaissés du système.

2006 : guerre puis tentative de choc au Liban avec la main mise des multinationales privées dans la reconstruction du pays. Cette tentative de choc avorte, car les Libanais avaient déjà eu une expérience de cette forme de « thérapie » et la refusent.

2009 : choc économique et social mondial qui génère au moins 400 millions de personnes pauvres en plus. Les pays occidentaux sont eux aussi touchés.

2010 : choc en Haïti. Les multinationales étrangères (Canada, France, USA notamment) se battent pour obtenir les marchés de reconstruction.

2010 : chocs en Grèce et en Irlande, les deux pays européens les plus marqués par le système libéral et qui subissent en retour la crise de 2009. Ils sont apparemment « sauvés » par l’Europe et des investisseurs étrangers comme la Chine pour les Grecs, au prix de réduction budgétaires drastiques et des conséquences d’appauvrissements importants pour certains.  D’autres pays européens sont aussi sous tension et devraient subir prochainement les mêmes traitements de chocs : privatisations de secteurs publiques, baisse importante du nombre de fonctionnaires et du montant de leurs salaires, perte de droits sociaux et économiques.

2011 : chocs en cours sur le pourtour nord africain de la Méditerranée et le Moyen Orient.

La tentative d’émancipation des peuples du nord de l’Afrique envers leurs oligarchies ne plaît pas aux marchés qui saluent cette révolte par la baisse des notes de cotation des pays concernés, une montée des prix des denrées alimentaires et des autres produits de base. Si ces pays sont étranglés par les dettes ou artificiellement isolés par les marchés, il y a des chances, comme en Afrique du Sud, en Pologne, en Russie et bien d’autres pays, que les anciennes oligarchies soient remplacées par des multinationales ou des mafias internationales encore plus bestiales.

Alors le libéralisme ??? totalitarisme ???…

 

1 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

2 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999.

3 Naomi Klein, La stratégie du choc, Léméac/Acte Sud Babel, 2008.

La stratégie du choc consiste à profiter d’une crise ou de la créer, pour imposer à la population des réformes visant principalement à désengager l’Etat ou la région concerné de ses responsabilités. Des actifs sont alors bradés au profit de multinationales et ce qui auparavant était géré collectivement devient privé. La stratégie du choc peut être aussi appliquée à des individus sous forme de séquestrations, tortures, déracinements, déportations, voir assassinats. Les individus visés sont ceux s’opposant à ces privatisations imposées.

 

4 Naomi Klein, La stratégie du Choc, op. cit., p. 286 .

On est mal barré ? (Le problème des appartenances)

Dans son livre1 «Les Identités meurtrières», Amin Maalouf constate que les appartenances (religieuses, ethniques, langues, partis politique, classes sociales…), comme un puzzle, sont les éléments constitutifs de l’identité de chacun. L’ordre d’importance de ces appartenances varie dans le temps et il cite des moments où parfois chez une personne, c’est le religieux qui constitue le socle de son identité, à d’autres moments sa langue. Il constate aussi que l’entente cordiale dans un monde de plus en plus imbriqué et unidirectionnel (c’est la culture occidentale et notamment américaine avec sa langue, l’anglais qui s’imposent partout) est difficile voire impossible.Amin Maalouf, conscient du pire et du meilleur de la mondialisation, propose une voie pour que chacun puisse trouver sa place, être respecté, voire s’épanouir. Il faudrait que2 « dans cette civilisation commune qui est en train de naître, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure, dans ce qu’il estime son identité, une composante nouvelle… le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine ».

Dans une autre partie de son livre, il écrit 3« une identité qui serait perçue comme la somme de toutes nos appartenances, et au sein de laquelle l’appartenance à la communauté humaine prendrait de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un jour l’appartenance principale, sans pour autant effacer nos multiples appartenances particulières ».

Pour reprendre les idées d’Amin Maalouf, il s’agit avec la mondialisation de gagner deux choses essentielles. La conscience de notre universalité et unité de destin comme première instance en chacun, au lieu de destins cloisonnés au gré des appartenances. Le respect de chaque particularité, dans une civilisation humaine qui s’épanouit par la diversité et les interactions, au lieu de l’uniformité.

Prenons un exemple. Les Palestiniens et les Israéliens ne pourraient-ils pas s’entendre autour de la gestion de l’eau pour créer l’Eden que pourrait être cette région au lieu d’ériger des murs de la honte ?

Partager ensemble ce bien précieux qu’est l’eau et la façon de le faire fructifier pour tous, ne serait-il pas les prémices d’une possible réconciliation avec des gens sincères des deux côtés ?

Peut-être qu’alors, petit à petit, les moins sincères, voir les plus cloisonnés finiraient aussi par se rencontrer et qui sait, se retrouver.

Amin Maalouf a donné comme titre à son livre « Les identités meurtrières ». J’aurais préféré qu’il le nomme « Les petites identités meurtrières »… pour éviter d’amalgamer le mot identité à tous les intégrismes, fanatismes, populismes,… ( tous les ismes) qui en effet le rend meurtrier. Faire table rase des appartenances en soi ou imposer ses appartenances c’est ce que j’appelle la « petite identité », ou encore l’identité meurtrière dont parle Amin Maalouf. Elle génère chez l’individu un repli sur soi et un comportement de rejet. Cette petite identité, on la retrouve incarnée aussi bien dans les « élites » qu’au fond des banlieues.

Je lui préfère celle qu’on pourrait nommer « l’identité heureuse», fruit d’un processus se traduisant chez l’individu par l’émergence d’une conscience universelle, conscience s’appuyant sur le socle de ses appartenances. J’entends déjà les reproches de certains me taxant d’élitisme ou réactionnaire avec ces notions de « petite identité et identité heureuse ». Ceux-là sont bercés par l’illusion moderniste4, pour reprendre les propos de Jean Claude Michéa. Les appartenances sont toujours le fait d’être englobé dans un tout en rapport avec l’espace et le temps. Il y a six milles ans, comment aurait-on pu être chrétien ou musulman ?

Et il y a cinq cents ans, qui se reconnaissait comme Américain, Japonais ou Marocain ?

Les appartenances nous donnent un cadre et des limites. Et quand ce cadre devient l’unique référent, il est vrai que les intégrismes et les dogmatismes fleurissent. Mais de la à rejeter ou éradiquer les appartenances ?

5 « On ne devient pas sensible à la triple obligation de donner, recevoir et rendre de façon purement abstraite. C’est toujours à travers des formes concrètes de réciprocité – définies selon les codes et les rituels propres à chaque civilisation particulière – qu’une telle sensibilité parvient à se construire. Et si ce code psychologique et culturel fait défaut – pour une raison ou une autre – un sujet ne trouvera plus d’autre guide existentiel que son économie pulsionnelle ou son intérêt bien compris ».

Un homme sans appartenance est un Bouddha (qui dissout toutes formes d’appartenances en les intégrant toutes dans leurs particularités) ou un être déraciné. Et un homme qui ne voit et n’entend que par ses appartenances particulières est un tyran pour les autres comme pour lui-même. L’être déraciné comme le tyran peut aussi se définir comme l’homme de masse6 dont parle Hannah Arendt. L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa logique le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence du système. Le totalitarisme est une pathologie du rejet de la mort avec en réaction une quête de pureté irrationnelle : une humanité « pure » (le nazisme), une classe sociale « pure » (le communisme), un capitalisme « pur » ou/et un individu « pur » (le libéralisme). Cet thème du totalitarisme sera développé dans un prochain billet.

Les élites de gauche comme de droite veulent substituer à toutes les appartenances, leur appartenance commune, celle du libéralisme. En d’autres termes, la « droite décomplexée » veut virer les appartenances qui ne lui conviennent pas, par conservatisme (clientélisme à ses anciennes appartenances) et surtout pour son projet d’économie mondiale et libérale. Et la « gauche caviar » veut dissoudre toutes formes d’appartenances pour créer l’unité mondiale du genre humain sous prétexte des droits de l’homme et de laïcité.

On est mal barré…

Alors, « l’identité heureuse », comment la cultiver et l’épanouir ?

On peut chercher déjà des modèles dans notre proche histoire. Je pense par exemple à Jacques Lusseyran7. Jacques Lusseyran appartient à la communauté des aveugles, il appartient aussi à la communauté des résistants lors de la seconde guerre mondiale et ensuite il appartient à la communauté des enseignants. Tout cela a contribué à former son identité. Son « identité heureuse», il va la révéler lors de la guerre par la justesse de sa vision sur les personnes qui veulent rejoindre la résistance alors qu’il est aveugle, ou encore par son engagement en tant qu’enseignant à penser par soi-même. On peut dire que ce qui le caractérise au-delà de ses appartenances, c’est sa capacité à exprimer son identité profonde ou identité heureuse. D’où vient cette capacité ?

De l’humanité qui en lui a pu s’exprimer grâce certainement à une éducation, des modèles pour l’inspirer et un contexte de vie favorable à cette éclosion. Cette humanité en soi, je suis convaincu qu’elle est accessible à tous, quelle que soit sa couleur de peau, sa condition sociale et ses aspirations. Je reprends certaines pages d’Eichman à Jerusalem de Hannah Arendt qu’on retrouve aussi dans le livre de Catherine Vallée8 « Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme » pour étayer ce que j’avance :

«Il y avait des individus en Allemagne, qui, dès le début du régime hitlérien, s’opposèrent à Hitler sans jamais vaciller. Nul ne sait combien ils étaient – peut-être cent mille, peut-être beaucoup plus, ou beaucoup moins – car on n’entendit jamais leurs voix. On en trouvait partout, dans toutes les couches de la société, chez les gens simples et chez les gens instruits, dans tous les partis, et peut-être même dans les rangs du national socialisme. (…) Quelques-uns prenaient le serment au sérieux : ils préféraient, par exemple, renoncer à une carrière universitaire plutôt que de prêter serment à Hitler. Plus nombreux étaient les ouvriers, à Berlin surtout, et les intellectuels socialistes qui tentaient d’aider les juifs. Il y avait, enfin, ces deux petits paysans dont Günther Weisenborn raconte l’histoire : vers la fin de la guerre ils furent appeler sous le drapeau S.S. ils refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. » La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer entre le bien et le mal. »

Les physiciens modernes et les anciennes traditions partagent l’avis pour dire que l’homme est à la fois fils de la terre et des étoiles. D’où notre universalisme naturel et notre parenté entre tous au-delà des diverses apparences et appartenances (le ciel étoilé) et nos spécificités complémentaires (nos terroirs faits de nos cultures et racines ancestrales qui, en nous différenciant, nous apportent vigueur et couleurs). S’enraciner dans l’identité heureuse aujourd’hui, ne serait- ce pas intégrer toujours mieux, cette double appartenance ?

Enfin, pour contribuer à développer concrètement des « identités heureuses », Edgar Morin dans son livre la Voie9 nous donne des pistes. Les indiens kogis de Colombie nous en donnent d’autres sans pour cela nous demander de les imiter. On peut constater aussi une quête d’identité heureuse qui se traduit en France par des mouvements comme le Collectif Roosevelt, l’association Colibris, des éco-villages et des éco-hameaux…

Dans nos pays occidentaux, j’aurai tendance à penser qu’il est nécessaire de s’extraire du système actuel tout en prenant garde de ne pas tomber dans le rejet du système. Par des rencontres de ruraux bien dans leurs bottes (pas encore totalement déracinés et séniles) et de citadins (prêts à sacrifier une bonne part du mirage du progrès sans le renier pour autant), de ce dialogue puis par des réalisations concrètes, pourraient peut-être naître (renaître) des îlots de civilisation heureuse et pas simplement des identités heureuses.

1 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, 1998.

2 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p. 188.

3 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p.115.

4 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 133, Climat, 2011. « L’illusion moderniste repose sur la croyance naïve que l’accès à une société véritablement universelle- autrement dit, à une société qui se serait enfin affranchie des limites que chaque culture particulière impose, par définition, à ses membres – devrait exiger de chaque individu et de chaque peuple qu’ils renoncent définitivement à toutes leurs formes d’appartenance antérieures (de la tribu, à la nation, en passant par le village ou le quartier). Formes d’appartenance – ou « identités » – que l’idéologie moderniste conduit inévitablement à percevoir comme autant d’obstacles « archaïques » et « réactionnaires » à l’unification promise du genre humain sous la double enseigne des « droits de l’homme » et du marché mondialisé ».

5 Jean Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, p. 135, Climat, 2011.

6 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

7 Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, Les trois Arches, 1987. (Jacques Lusseyrandans son livre « Et la lumière fut » nous livre l’un des plus beaux témoignages de chef d’un mouvement de résistance puis de déporté. Malgré son handicap (il est aveugle), c’est lui qui dans un camp de concentration, par son exemple, soutient les autres déportés et les aide à rester conscients, dignes et humains).

 

8 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme , op.cit., p128.

9 Edgar Morin, La Voie, Fayard, 2011.

Réflexion empirique 1 (Faut-il avoir peur des ondes ? )

C’est la réflexion 1 car il y aura certainement la 2, la 3, la 5, la 30… Et empirique car je n’ai ni le temps ni l’envie de prouver ce que j’avance. C’est le « pif » qui me guide ici et le besoin de partager des questionnements et réflexions avec, je l’espère, des personnes n’ayant pas trop d’à priori.

Hier soir, je regardais une émission de TV dont le titre était « Faut-il avoir peur des ondes ? ». Comme d’habitude dans ce genre d’émission il y avait les pour et les contres et au milieu le scientifique dit impartial… Je suivais très vaguement l’émission quand est apparu un reportage expliquant qu’aux USA, il y avait une très grande zone vierge d’ondes radios, condition sine qua non à la bonne réception par un gigantesque télécospe, des ondes venues du cosmos qui paraît-il sont un million de fois plus faibles que « nos ondes domestiques ». Autrement dit, nos ondes domestiques perturbent les ondes beaucoup plus faibles et subtiles du cosmos, voir les annulent.J’ai pris alors une pomme sur la tête… Dans l’enseignement des arts martiaux et arts énergétiques, on insiste particulièrement sur l’importance pour la santé de rester relier avec la terre comme avec le ciel et de multiples exercices contribuent à cette finalité.

La pomme qui m’est tombée sur la tête, c’est la conscience que nos émissions d’ondes, notamment dans les grandes villes, nous empêchent ou au moins perturbent nos réceptions d’ondes stellaires nécessaires à notre équilibre. Nous rentrons dans une ère de carence de ce point de vue-là et comme toujours, il y a des personnes plus sensibles (les personnes dites électro-sensibles) que d’autres, précurseurs de nouveaux problèmes à venir.

Dans ces conditions, que penser pour les téléphones portables de la 4G en attendant le 5G, la 6G, puis la GTI !!!

Beaucoup de maux de tête en perspective.

Je ne suis pas contre le téléphone portable, les télécommandes radio et autres gadgets. Quelque chose me dit simplement qu’on est en train de dépasser un seuil. Ce n’est qu’une question de bon sens. Ceux qui nous alertent sur la dangerosité des ondes exagèrent peut-être mais je les vois un peu comme les globules blancs du système social. Quand leurs interventions sur un sujet deviennent virulentes, cela ne peut pas être injustifié. Ils sont comme les gardiens du seuil, des protecteurs du bien commun. Que dire de ceux dont les finalités sont avant tout financières ?

Ce que je constate aussi avec ce problème des ondes, c’est que les grandes villes deviendraient des « trous » dans la carte du ciel, des lieux étanches aux messages des étoiles. À l’intérieur, des humains entassés et fiévreux, toujours plus coupés et isolés, toujours plus livrés à eux-mêmes. J’aime cette idée que chacun est relié à une étoile et qu’elle nous veut du bien… Même si c’est comme croire au Père Noël, ne cassons pas tous les fils, laissons une chance aux rêveurs de rester connecter… et tant pis si on télécharge une vidéo en 15 minutes au lieu de 3, laissons çà à quelques boutiques spécialisées, les « shops speed life »…

Le sens de l’effort

Il est arrivé sur les tatamis à 5 ans… Une tête de plus que ses copains, une énergie débordante, un sens du déplacement exceptionnel pour son âge, toujours un sourire aux lèvres, toujours à jouer, toucher, parler… La vie !

Je ne me suis pas rendu compte tout de suite. Il y a d’abord eu des moments de fatigue, assez inexplicables pour lui, compte tenu de son énergie et de ce que je demande aux enfants de cet âge. En général, j’attribue les baisses d’énergies au rythme linéaire de l’école qui ne s’adapte pas aux rythmes des saisons et encore moins à celui de chaque enfant. Mais le printemps est arrivé, les mois s’écoulaient et en plus de la fatigue, j’ai constaté chez cet enfant un certain désintérêt des autres, un début d’isolement.

Problème de divorce ou de tension entre les parents ?

L’air de rien, je discute avec la maman, mais tout semble stable de ce côté-là. Je lui demande si son enfant est toujours intéressé par les arts martiaux, lui a-t-il parlé dans ce sens ?

Elle me répond « non, mais c’est vrai qu’il joue moins, il devient beaucoup plus casanier, mais vous savez çà m’arrange, je cours moins qu’avant ! »

La discussion ne va pas plus loin. Un soir, cette maman passe l’heure sur les bancs au bord des tatamis. A chaque fois que je me tourne vers elle, elle est en train de pianoter sur son téléphone. Au moment de partir, elle est encore en tchatche et se retourne de temps en temps vers son fils pour lui demander de se dépêcher… Et un autre soir, alors qu’il ne reste que quelques minutes avant le cours, l’enfant en question est assis sur le bord des tatamis toujours en tenue de ville. Sa mère est un peu plus loin en mode sms et lui aussi pianote…, sur une console de jeux…

S’en suit un échange :

–     Tu ne vas pas t ‘habiller ?

–       Non, je préfère rester sur le bord.

–       Tu préfères jouer avec ton jeu ? Tu ne vas pas courir avec tes amis ?

–       Non, je ne suis pas très bien.

–       Ah…. T’es sur ?

–       Votre fils est malade ?

–       XXX, mais va t’habiller !

–       Non Maman, je suis mieux là…

–       Il joue souvent avec sa console ?

–       Il n’arrête pas, je ne peux pas l’en détacher.

–       Ah…

XXX a fini par aller s’habiller. Il a un peu participé au cours mais pas trop. Je l’ai vu encore quelques fois, la console aussi et un mois avant la fin de saison, ils ont disparu. Les années ont passé et chaque année, mon plus grand combat pour les enfants est d’arriver à semer en chacun des graines du sens de l’effort. Pas de l’effort pour gagner ou être le meilleur bien sur, mais l’effort pour contribuer à l’autonomie de chacun, c’est-à-dire pour développer leur capacité de penser et d’agir par eux-mêmes. Un effort nécessairement altruiste et généreux. Cela passe par des jeux, des contacts, des efforts physiques ensemble, la moindre des choses dans un dojo. Mais aussi par des discussions sur ce thème, surtout des échanges d’expériences pour valoriser les efforts de chacun. Parfois on casse du sucre sur le dos des portables, ordis et autres consoles. Mais pas trop. C’est quand même bien ces jouets, mais il faut doser et c’est le rôle des adultes. N’est-ce pas ?

Un jour, une autre maman arrive avec ses deux enfants. Les deux enfants ont des casques sur la tête et le plus jeune a une console dans les mains. Ils ne me regardent pas une seconde, ils sont très occupés. La dame s’informe, me demande les prix pour pratiquer les arts martiaux.

–       Oh, mais c’est cher !

–       Euh, oui…

–       Regardez, c’est quand même beaucoup moins cher, eux. (Elle me tend son iphone où s’affiche la page qu’elle a cherchée à l’instant).

–       Ce n’est pas la même chose, vous savez, c’est une salle de gym, avec des machines, c’est différent. C’est plutôt pour un public d’adultes.

–       Oui mais c’est du sport aussi, il y a des machines pour courir, pour pédaler…

–       Oui, c’est du sport, avec les machines… Là c’est avec des humains et ce n’est pas que du sport…

J’essaye d’intéresser les deux enfants. Mais ils font comme s’ils n’étaient pas concernés même s’il s’agit du choix de leurs activités. Ils ont dû déléguer ce choix à leur mère… Cette dernière m’explique en chuchotant que, ce qui compte, c’est de les aider à leurs faire perdre du poids. Et en effet les deux sont au format XXXL. La discussion tourne autour des prix, elle me dit qu’elle va voir et s’en va poliment. Ses deux enfants n’ont toujours pas croisé une seule fois mon regard.

Orwell avait raison[1] : « l’aboutissement logique du progrès mécanique est de réduire l’être humain à quelque chose qui tiendrait du cerveau enfermé dans un bocal ». L’avènement de l’homme aux prothèses cybernétiques… De moins en moins capable d’ effort physique, énergétique, psychologique et mental. De moins en moins capable d’imagination tant les images sont déjà fixés sur ses nombreux écrans…

S’il vous plait, les parents, inculquez le sens de l’effort à vos enfants, même si vous n’êtes pas des exemples. Le sens de l’effort dont je parle ne peut pas se réduire simplement à l’objectif de leur faire réussir des études, c’est un effort trop intéressé. Le « bon sens de l’effort », c’est celui qui leur permettra de toujours rebondir, de s’adapter, de faire avec peu, de relativiser et persévérer au-delà des résultats obtenus, de garder l’humour en toutes circonstances. Un sens de l’effort plus qu’utile pour le monde qui vient.

 

[1] Jean Claude Michéa, Le Complexe d’Orphée, p.60, Flammarion 2011.

Changer d’R

Je reprends les termes suivants inspirés du livre1 d’Edgar Morin et Patrick Viveret quand ils évoquent l’enjeu d’un triple changement :

–       Changement d’ère, besoin d’une humanité plus humaine

–       Changement d’aire, les problèmes qui se posent sont à résoudre à la fois à l’échelle planétaire et à l’échelle locale.

–       Changement d’air, les questions d’écologie, d’environnement et de rapport à la nature nous conduisent à nous ré enraciner dans nos terroirs locaux avec ses lois et ses rapports au temps.

Par quel changement commencer ?

Faut-il commencer les trois changements à la fois ?

À quelle échelle et avec qui ?

Ces questions centrales préfigurent le choix d’un chemin pour l’avenir. Le chemin qui va être décrit est un chemin particulier, celui que j’ai pu imaginer et le fruit de mes expériences et observations. Je suis convaincu qu’il y en a bien d’autres. L’essentiel, c’est d’arriver à bon port, n’est-ce pas ?

Donc de mon point de vue, il faut commencer par un changement d’ère, en agissant concrètement sur le terrain des deux autres types de changements (aire et air).

Pourquoi ce choix ?

Car si au centre des choses on ne place pas le fait de chercher à être plus humain, je doute que la force de convergence soit capable dans le temps de supporter les assauts des forces divergentes, des intérêts personnels et particuliers, surtout dans un monde marqué par la pénurie (notre monde à venir). Concernant l’échelle de ce changement, il s’agit de lancer des projets pilotes, donc de commencer à une petite échelle et en fonction des expériences acquises, des résultats et des possibilités d’abord humaines, d’envisager d’essaimer.

Par qui ?

Avec tout le monde. Mais, pour commencer, avec les deux populations qui sont à la fois les plus proches et les plus éloignées aujourd’hui : les citadins jeunes et adultes et les agriculteurs qui, pour la plupart, sont assez âgés. J’imagine donc un double mouvement pour s’orienter dans un changement d’ère et pour qu’une greffe prenne :

Un premier mouvement venant de citadins faisant l’effort de changer leur mode de vie de l’intérieur (il s’agit fondamentalement d’oser la quête d’équilibre entre vie prosaïque et vie poétique) et en investissant du temps et des moyens dans la formalisation de projets à la campagne pour une autre vie fondée sur de nouvelles bases. Dans ce changement de vie, il est d’abord capital que chacun trouve, retrouve, sa part poétique, son don naturel. D’autre part, il ne s’agirait pas de quitter définitivement la ville et s’installer à la campagne. Ce pourrait être le cas pour certains, mais pour beaucoup, on peut imaginer une période de transition entre ville et campagne, voir une situation permanente à cheval entre les deux, tant que les villes et l’organisation du monde actuel sont viables.

Un deuxième mouvement venant d’agriculteurs et d’hommes de la terre capables de renouer avec leur générosité naturelle pour accueillir ces citadins et capables de retrouver la patience qui les caractérisait pour former les citadins à la campagne et aider à les ré enraciner dans un terroir. Ce sont ces hommes de la terre qui sauront faire germer les graines citadines. Ils auront eux aussi à apprendre et à reconnaître qu’ils ont perdu leur artisanat et leur folklore et donc leur fertilité culturelle. Ils ont besoin de la greffe des citadins, ils ont eux aussi à réapprendre. De ce double mouvement devraient naître de nouvelles pousses, une nouvelle vie, de l’espoir. Des épreuves, des difficultés, des sourires et de l’entraide.

Aujourd’hui et depuis un certain temps, il y a déjà une forme d’exode de citadins vers les campagnes. Mais mon constat est que la plupart de ces personnes ont placé au centre de leur démarche le changement d’air et non le changement d’ère. Ce qu’ils vivaient en ville, ils finissent par le reproduire à la campagne où leur temps devient principalement dédié à la survie de leur modèle de changement d’air. Certes, il y a des contacts avec les autochtones mais cela reste en surface, ils ne s’imprègnent pas de l’âme du pays et des gens qui y sont enracinés. Il y a toujours des exceptions, mais en général, la greffe ne prend pas.

Il y a aussi le cas particulier des régions où la désertification des campagnes a été si marquée que les citadins qui s’y sont installés se retrouvaient presque seuls. Là aussi j’ai pu constater qu’il manque un lien à l’âme du pays, une capacité à s’harmoniser dans le paysage.

Prenons un exemple : ce couple avec deux enfants qui a réussi à acheter une ferme. Après cinq ans de travaux, quelques aides des voisins, le lieu est devenu habitable. Madame a lancé la fabrication de pains bios et Monsieur essaye de se faire connaître comme menuisier. Cinq ans de plus ont passé, ils ont réussi à s’équilibrer financièrement, mais « c’est serré ». Il faut beaucoup « bosser » pour s’en sortir. Ils ont de bons rapports avec leurs voisins avec qui ils s’entendent bien, mais ils n’ont pas trop de temps. Les voisins non plus n’ont pas trop de temps et ils ne sont plus très jeunes…

À ce couple, il me semble qu’il leur manque trois choses fondamentales :

– L’existence d’un réseau qui dès l’origine soutient leur projet en leur assurant des conditions de vie correctes. Ce peut être des associations écologiques locales, des réseaux types colibris ou terre de Liens, des personnes qui se sont engagées comme clients de leurs activités dès le début du projet (type AMAP).

– La place et du temps pour une vie culturelle importante et des échanges humains.

– Des relations de confiance, de confidentialité, de profondeur avec leurs voisins et les gens des villages avoisinants.

Ces trois choses fondamentales permettent de proposer une voie en trois étapes préliminaires sur comment faire pour que la greffe prenne pour un scénario viable dans le futur.

Les trois étapes préliminaires seraient :

1/ Un examen de conscience

2/ Se préparer à un changement de vie

3/ Formaliser l’orientation de changements de vie en projets concrets.

 

Première étape, un examen de conscience :

Pour les citadins comme pour les ruraux, cela consisterait, grâce à des rencontres, des échanges, des lectures et un temps conséquents de réflexion personnelle, à comprendre que notre mode de vie et ses moteurs ne sont plus viables et étouffent les vrais moteurs de vie tant au niveau collectif qu’individuel.

Pour les agriculteurs et habitants des campagnes, il faudrait particulièrement arrêter de voir les nouveaux venus sur leurs terres comme des étrangers ou des personnes à plumer. En d’autre terme, sortir de l’indifférence ou/et d’un rapport intéressé envers les citadins.

Après la compréhension de sa propre situation et celle du monde, il faudrait passer à l’acceptation : l’acceptation qu’on est accroché, addict (pour reprendre un terme à la mode) à des choses futiles, mercantiles et superficielles. L’acceptation qu’on est d’une certaine façon pollué, pas seulement physiquement mais psychiquement et mentalement par un mode de vie ambiant, des habitudes dégradantes qui alourdissent et désensibilisent à ce qui est subtil, poétique et fraternel.

Pour ces deux phases d’examen de conscience passant par la compréhension et l’acceptation, l’entraide avec des échanges tendant vers toujours plus de sincérité me semble être la clé pour que les rencontres avec soi-même ne se soldent pas par un abandon face à la tâche que représentent ces changements intérieurs. C’est là que des activités en rapport avec les changements d’aire (résoudre des problèmes à l’échelle du monde à travers des actions d’ONG par exemple et résoudre des problèmes locaux en rapport avec l’entraide et l’aspect générationnel) ou d’air (actions écologiques, actions d’entraides, travail avec des agriculteurs et des ruraux) me semblent particulièrement appropriées pour rencontrer des personnes partageant ce type d’aspiration et certainement plus aptes à vivre les échanges préfigurant un changement d’ère.

La deuxième étape serait de commencer à agir dans le sens de ce qu’a fait émerger l’examen de conscience, essentiellement la préparation à un changement de vie :

Pour amorcer un changement de vie, en règle générale cela demande du temps. La table rase est rarement adaptée et peu conforme au changement d’ère qui demande de semer des graines et comme le jardinier, les arroser patiemment, entretenir ce jardin. On pourrait penser que les ruraux sont mieux lotis pour cette étape, je n’en suis pas sûr. Il y a trop longtemps que pour la plupart, ils ne respectent plus la nature et ses cycles. Eux aussi auront à prendre sur eux et ré expérimenter la patience et l’amour des belles choses et bien faites. Il ne s’agit pas d’un retour à la campagne de la fin du XIX° siècle et la vie qui va avec, ce serait alors en partie un échec. Cette deuxième étape serait plutôt une phase féconde et expérimentale d’essais et de partages pour que le meilleur du monde moderne se mette au service du vivant et de la nature et que ce qu’il reste des racines et terroirs, alimentent l’imaginaire des citadins. Il s’agit d’obtenir une symbiose, à titre expérimental, entre ce que peuvent s’apporter mutuellement les citadins et les ruraux.

Enfin, la troisième étape préliminaire serait de formaliser ces changements de vie en projets concrets tant au niveau individuel que collectif. En effet, quand les citadins et les ruraux auront appris à se connaître et s’apprécier dans leurs différences, quand leurs finalités seront claires et partagées, alors pourront naître quelques réels essais d’éco-lieux pour leur donner un nom.

Pourquoi tenter ce genre de projet seulement en zone rurale et ne pas le tenter dans les villes ?

Car le fonctionnement des villes s’appuie sur des apports essentiellement externes à elles, apports gérés à l’échelle nationale et régionale. D’autre part, tant que la finance est le facteur premier dans la manière de gérer l’occupation des sols en milieu urbain, cela ne permet pas d’envisager d’investir dans la mise en place de jardins maraîchers et de petites fermes de proximités à l’échelle adéquate pour une réelle autonomie. Plus tard, bientôt, quand le monde sera un monde de pénurie, ce ne sera pas dans les villes qu’on trouvera l’autonomie. Et si certains y arrivent ce sera soit par le vol et les pillages, soit par la force avec pour se protéger et garder « ses richesses » des châteaux-forts modernes entourés d’enceintes en béton et de grilles électriques.

Prenons l’exemple de la région parisienne qui est particulièrement significatif de la fragilité de notre système : en ce qui concerne la nourriture, on sait que cette région ne peut tenir que trois jours sans approvisionnement. Ensuite, elle passe en pénurie car ses terres agricoles n’assurent même pas le dixième nécessaire à son autonomie. Cela veut dire qu’au bout d’une semaine sans approvisionnement, au moins neuf millions de personnes manquent des denrées de base et doivent envisager de migrer vers de meilleures destinations si tant est qu’elles existent. Cette description alarmiste est vérifiable. Elle est le fruit d’une politique de course à la rentabilité où les stocks sont gérés au plus court. D’autre part, le coût d’achat du m2 monte progressivement aux abords des villes et rend prohibitif le maillage de jardins et d’habitats dans les villes à l’échelle souhaitable pour l’autonomie alimentaire.

Enfin, les campagnes sont devenues des lieux d’agricultures industrielles et spécialisées par régions avec des monocultures et mono élevages. En cas d’écroulement du système, elles non plus ne sont pas autonomes. D’où la nécessité vitale de relancer dans les campagnes des lieux ayant comme première finalité l’autonomie dans l’alimentation, dans l’éducation et dans les activités culturelles.

Ces trois piliers sont la base nécessaire à l’épanouissement des individus dans leur diversité, base à laquelle on doit rajouter une orientation marquée par le respect et la recherche d’harmonie avec l’environnement. Si en parallèle ou par la suite, ces lieux s’orientent pour obtenir ou au moins tendre vers l’autonomie dans les domaines de l’énergie, des services sociaux, médicaux et sanitaires, de la justice, de la sécurité et du travail, une nouvelle forme de civilisation peut s’envisager. Si ce scénario à tenter de réseaux d’éco-lieux arrivait à prendre de l’ampleur, on pourrait alors démontrer qu’une symbiose des hommes avec l’ensemble du vivant est possible dans notre monde actuel et peut-être inspirer pas seulement les citadins mais les villes elles-mêmes. Dans l’organisation et l’utilisation de l’espace, on chercherait la juste densité en tenant compte à la fois des intérêts généraux et particuliers et en plaçant au centre les intérêts atemporels plutôt que les intérêts matériels. Cela nécessiterait une réelle gouvernance mondiale, axe d’un arbre où les nations et les régions seraient ses branches et ses feuilles et non des entités sous tutelles ou en rebellions.

Si à partir de1968 et avec la décennie qui a suivi, le monde avait déjà les outils pour aller vers cette civilisation monde, peu d’hommes occidentaux avaient cette clairvoyance. De plus, ils n’avaient pas le pouvoir d’agir pour changer de cap face au rouleau compresseur de la société de consommation. Les années ont passé et si de plus en plus de personnes ont pris conscience de l’impasse du monde marchand, la plupart sont restées au stade de la constatation.

Ces personnes n’approuvent pas la direction de notre société, mais n’agissent pas ou ponctuellement, comme on le fait pour une action de charité dominicale et ainsi se donner bonne conscience. Ou alors, elles agissent en réaction, en étant contre certaines choses, sans arriver à formuler d’autres choses pour lesquelles elles sont pour et où elles pourraient s’investir. De tels comportements créent à la longue des dichotomies et des nœuds dans les consciences. Rien n’est inexorable et j’ai confiance sur le fait que ces dichotomies et ces nœuds peuvent se résoudre.

J’ai proposé précédemment trois étapes pour résoudre ces problèmes avec notamment la première étape, l’examen de conscience. Il me semble important de revenir sur ce sujet pour conclure, car sans un sincère examen de conscience, aucun scénario à tenter ne résistera à l’épreuve du temps, des doutes et des fluctuations inévitables dans une telle aventure. En plus de comprendre et accepter qu’on est « addict » à des choses futiles, mercantiles et superficielles, il me semble incontournable de se poser aussi la question de pourquoi on est « addict » à ces choses secondaires ?

Mon analyse sur le sujet est que cela demande à chacun de s’interroger sur la façon dont il gère ses peurs. La peur de la mort, la peur des changements, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de souffrir, la peur de perdre, la peur d’exprimer ses sentiments. Tant de peurs virevoltent en et autour de nous. Ne faut-il pas accepter de passer par certaines peurs avant que d’autres peurs, qui elles ne dépendraient pas de nous, nous assaillent ?

 

1 Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise, Bayard, 2010.