Graines de 68

Graines de 68

Les images d’Epinal sont courantes pour cataloguer cette époque : des lanceurs de pavés sur des barricades à Paris, des hippies dans les champs fumant l’herbe qu’ils ont joyeusement piétinée. C’était quoi, 1968 ?

En apparence et comme l’opinion publique l’a perçu, de la contestation, des envies de libertés, de paix, de musique, d’amour libre. Et une vague qui semble s’arrêter net : la fin des contestations, la fin d’une quête de liberté pour tous, remplacées par la liberté pour chacun dans ses choix, son image et ses idées. 1968 et les années soixante-dix marquent aussi le passage dans l’histoire où les écosystèmes, les cultures, la diversité, le bonheur pouvaient être encore régénérés sans trop de pertes et blessures et où des solutions s’entrevoyaient, capables de concilier modernité et tradition. Au lieu de cela, le fonctionnement consumérisme illimité a accéléré exponentiellement à partir de cette époque, détruisant irrémédiablement, ou au moins pour très longtemps, ce qui pouvait encore être préservé.

Avec le recul, 1968 sonne comme un avertissement, une tentative pour réorienter le monde et la société vers plus d’humanisme. Ce sont les étudiants qui les premiers amplifieront cet appel. Pourquoi n’ont-ils pas été entendus réellement ? Pourquoi leurs aînés ont-ils été si peu nombreux à saisir le sens profond de cet appel et n’ont-ils répondu positivement qu’à l’aspect superficiel de ce message, libérer les mœurs ?

Le poids du souvenir des guerres mondiales, le poids du communisme pour ceux qui étaient derrière le rideau de fer, l’impression de bonheur avec l’explosion des objets matériels dans la vie courante, l’impression d’être toujours plus autonome avec ces voitures, ces avions, ces télévisions, ces téléphones et ces ordinateurs. Tout cela n’a pas aidé les générations plus anciennes à remettre en cause leurs choix de vies comme le suggérait l’appel de 68. Difficile en effet de résister à de telles sirènes et se dire qu’il faut revoir le modèle, que cela n’a peut-être pas de sens si la vie se résume aux bienfaits matériels. Difficile d’imaginer en 1968, les conséquences sur la terre, le vivant et les hommes du fonctionnement de la société de consommation. Difficile mais non impossible, et certains ont saisi le sens que l’histoire aurait du prendre pour ne pas aller dans le mur.

Morin, Illich, Castériodoris, Lovelock, Pelt, Rabhi, Iribarne, Shumaker, les Meadows, des étudiants révoltés, des groupes de hippies, ont été de ceux qui dès 1968 et parfois avant, pressentaient le monde à venir et ont orienté leurs recherches et leurs actions pour proposer d’autres solutions et tenter d’éveiller les consciences. Edgar Morin dès 1964 étudiait la population d’un village breton et notait comment le monde moderne s’insinuait dans les consciences et les comportements. Il signalait déjà les pertes à venir en termes de cultures et diversité, le problème du déracinement et du risque de table rase généré par la modernité. La fin des années soixante et le début des années soixante-dix ont été toutefois un moment très fertile dans de nombreux domaines.

Des nombreuses graines issues de cette période, beaucoup n’ont jamais pu être semées ou n’ont données que de maigres récoltes. Il me semble que c’est le moment de les identifier, les reconnaître et tenter de les semer à nouveau et avec l’expérience de plus de quatre décennies. Les « graines » présentées ici sont celles que de mon côté j’ai identifiées. Ce n’est pas exhaustif et ce n’est pas le but. Mon but ici est de démontrer que 68 et les années soixante-dix ont été comme un impact, le germe de choses très valables et qui méritent notre attention quand, plus de quarante années après et s’il n’est pas trop tard, on veut contribuer à proposer des formes de vie plus respectueuses et en synergie avec la nature et notre propre nature humaine.

Les graines :

Le Rapport Meadows en référence à deux de ses quatre auteurs, Donelle Meadows et Dennis Meadows, Jorgen Randers et William Behrens a été publié en 1972 sous le titre The Limits to Growth (Universe Books) et publié en français sous le titre Halte à la croissance ?

C’est la première étude concernant les dangers écologiques du modèle de croissance économique et démographique, modèle né avec l’ère industrielle. Ce rapport, s’il a créé beaucoup de controverses, il a eu aussi le mérite de commencer à attirer l’attention sur la responsabilité de l’homme sur la planète et les écosystèmes. James Lovelock avec le concept de Gaïa en 1973, a émergé dans les consciences à partir du XXI° siècle. Les mouvements écologistes, la redécouverte et la compréhension des peuples racines, ont permis de relayer, de justifier et d’amplifier ses théories aujourd’hui reconnues. Pour aller plus loin, il faudrait que les peuples racines et les anciens des campagnes qui ont su garder les liens aux terroirs, soient mis à contribution pour sensibiliser, former à des attitudes et des perceptions plus subtiles à la nature, les citadins et les enfants. Edgar Morin avec notamment les notions de pensée du contexte et du complexe, de dialogique, d’anthropolitique, de vie poétique et vie prosaïque, d’évangile de la perdition, a touché un certain public, mais la connaissance de son œuvre est restée encore trop marginale de mon point de vue. Si ses idées touchaient le grand public comme les idées écologiques le font actuellement, l’impact sur le monde et les hommes serait peut être aussi fort que celui fait par l’écologie. Cela rendrait plus claire la possibilité d’une orientation de vie humaniste et pas seulement une orientation de vie plus verte.

Ivan Illich, avec son livre1 paru en 1973, « la Convivialité » est l’un des premiers à souligner l’importance du bonheur, ce qui le constitue et les risques de le perdre avec les dérives de la modernité (vitesse, spécialisation, isolement, mécanisation, production de masse illimitée).

Derrière lui, Iribarne a confirmé que depuis les années soixante-dix, l’augmentation du PIB n’était pas source d’augmentation du BIB (bonheur intérieur brut), bien au contraire.

Jean Marie Pelt a tenté, dès les années soixante-dix, de concilier écologie et urbanisme, vie moderne et vie respectueuse du vivant. Il a pu agir efficacement et trouver des relais dans ce sens, notamment dans l’est et le nord de la France mais c’est resté à une échelle relativement réduite. L’intérêt est d’avoir généré concrètement des modèles de mieux vivre2, qui aujourd’hui, commencent enfin à être reconnus et repris ailleurs.

Les mouvements hippies sont nés dans les années soixante du rejet des valeurs matérialistes et d’un besoin de liens plus fraternels entre les individus. Leur côté radical, une certaine inexpérience et le manque de cadre, n’ont pas permis à la plupart de ces expériences de perdurer ou alors en étant très marginalisées. On constate aujourd’hui via internet et certains sites, le retour de groupes cherchant à concrétiser des liens fraternels au delà de toutes appartenances particulières.

Les étudiants révoltés n’étaient pas que des lanceurs de pavés. Certains d’entre eux avaient saisi la tristesse du monde marchand et bureaucrate et ils n’en voulaient pas. Ils ont osé remettre en cause ce modèle et pendant un mois ont réussi à entraîner dans leur révolte une grande partie de la population active. Puis, faute de structuration et suite à la reprise en main de la situation par les gouvernants, le mouvement s’est essoufflé et s’est dilué. Les dernières révoltes dans les pays arabes et qui ont gagné l’Europe avec le Portugal, L’Espagne et la Grèce. Comme par hasard, 1968 est cité en référence, comme en 1968, ce sont les jeunes qui sont à l’origine de ces révoltes, comme en 1968, les peuples les soutiennent et les revendications partagées sont les mêmes qu’il y a plus de quarante ans. Les enragés sont maintenant des indignés, les sit in et teach-in3 sont maintenant des assemblées de quartier ou des « blogs ouverts ».

Pierre Rabhi, enchanteur enchanté devant la beauté de la vie, n’a eu de cesse depuis les années soixante dix, et toujours à contre courant du « fleuve en crue d’un monde qui ne sait où il va »4, de proclamer par des actes, la parole et l’écrit, son amour et son respect de la nature, marié à un humanisme de tolérance et de compréhension. Aujourd’hui, avec notamment l’association des Colibris et bien d’autres choses qui sont nées de son influence, il contribue à ce qu’on pourrait appeler une renaissance écologique, spirituelle et fraternelle. Les crises actuelles, la constance dans ses engagements, une certaine audience, la formalisation de projets dont il est à la source (l’association Colibris, la ferme agro écologique des Amanins, Le Hameau des Buis,etc), devraient permettre au courant de conscience qu’il représente un plus grand impact auprès des jeunes et des « indignés » en général.

Ernst Friedrich Schumacher avec son livre5 « Small is beautiful » sorti en 1973 part d’une critique du monde moderne et propose notamment des technologies intermédiaires, technologies qui sont accessibles à presque tout le monde, applicables à une échelle réduite et compatibles avec la place de l’homme comme individu qui s’épanouit par l’expression de sa créativité. L’intérêt est d’engager un processus où tradition et modernité puissent se conjuguer sans trop de radicalité, donc en tenant compte des différents contextes. Il est clair que cette approche respectueuse des diversités ne va pas dans le sens du fonctionnement des multinationales qui jusqu’à présent ont su par la manipulation des lois et des normes empêcher le développement de ces technologies.

Les années soixante et soixante-dix marquent aussi un retour des villages ou hameaux communautaires sous l’impulsion de groupes de jeunes hippies ou non. Ces villages ou hameaux, qui, de mon point de vue, et du point de vue de beaucoup d’autres, sont certainement les ébauches du modèle de vie à venir, ont aujourd’hui du mal à se maintenir ou à se créer. Certains ont bien résisté et sont cités en exemples pour leurs technologies vertes mais aussi leurs expertises dans des domaines très variés.

Ces graines de 68 qui pour certaines commencent à éclore, d’autres ont été oubliées, d’autres encore sont remises au goût du jour avec ce qu’on appelle maintenant « le printemps arabe » sont précieuses pour l’avenir du monde. Avec les évènements difficiles mais féconds de cette deuxième décennie du XXI° siècle, nous avons l’opportunité de planter les graines d’un monde meilleur.

Si ce n’est pas fait, je ne pense pas qu’il y aura une nouvelle chance avant longtemps. Il nous faut donc tirer les expériences des essais précédents, comme la période de 1968, et veiller à ne pas reproduire les mêmes erreurs pour ne pas tomber dans la marginalisation.

 

 

1 Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 2003.

2 Jean-Marie Pelt, C’est vert et ça marche, Fayard, 2007.

3 E. Morin, C. Lefort, C. Castoriadis, Mai 68, La Brèche suivi de vingt ans après, Fayard, 1968, 1988 puis 2008, p. 252.

4 Pierre Rabhi, Manifeste pour la terre et l’humanisme, Babel Acte Sud, 2008, p. 13.

5 Ernst Friedrich Shumacher, Small is beautiful, Seuil, 1979.

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