Changer d’R

Je reprends les termes suivants inspirés du livre1 d’Edgar Morin et Patrick Viveret quand ils évoquent l’enjeu d’un triple changement :

–       Changement d’ère, besoin d’une humanité plus humaine

–       Changement d’aire, les problèmes qui se posent sont à résoudre à la fois à l’échelle planétaire et à l’échelle locale.

–       Changement d’air, les questions d’écologie, d’environnement et de rapport à la nature nous conduisent à nous ré enraciner dans nos terroirs locaux avec ses lois et ses rapports au temps.

Par quel changement commencer ?

Faut-il commencer les trois changements à la fois ?

À quelle échelle et avec qui ?

Ces questions centrales préfigurent le choix d’un chemin pour l’avenir. Le chemin qui va être décrit est un chemin particulier, celui que j’ai pu imaginer et le fruit de mes expériences et observations. Je suis convaincu qu’il y en a bien d’autres. L’essentiel, c’est d’arriver à bon port, n’est-ce pas ?

Donc de mon point de vue, il faut commencer par un changement d’ère, en agissant concrètement sur le terrain des deux autres types de changements (aire et air).

Pourquoi ce choix ?

Car si au centre des choses on ne place pas le fait de chercher à être plus humain, je doute que la force de convergence soit capable dans le temps de supporter les assauts des forces divergentes, des intérêts personnels et particuliers, surtout dans un monde marqué par la pénurie (notre monde à venir). Concernant l’échelle de ce changement, il s’agit de lancer des projets pilotes, donc de commencer à une petite échelle et en fonction des expériences acquises, des résultats et des possibilités d’abord humaines, d’envisager d’essaimer.

Par qui ?

Avec tout le monde. Mais, pour commencer, avec les deux populations qui sont à la fois les plus proches et les plus éloignées aujourd’hui : les citadins jeunes et adultes et les agriculteurs qui, pour la plupart, sont assez âgés. J’imagine donc un double mouvement pour s’orienter dans un changement d’ère et pour qu’une greffe prenne :

Un premier mouvement venant de citadins faisant l’effort de changer leur mode de vie de l’intérieur (il s’agit fondamentalement d’oser la quête d’équilibre entre vie prosaïque et vie poétique) et en investissant du temps et des moyens dans la formalisation de projets à la campagne pour une autre vie fondée sur de nouvelles bases. Dans ce changement de vie, il est d’abord capital que chacun trouve, retrouve, sa part poétique, son don naturel. D’autre part, il ne s’agirait pas de quitter définitivement la ville et s’installer à la campagne. Ce pourrait être le cas pour certains, mais pour beaucoup, on peut imaginer une période de transition entre ville et campagne, voir une situation permanente à cheval entre les deux, tant que les villes et l’organisation du monde actuel sont viables.

Un deuxième mouvement venant d’agriculteurs et d’hommes de la terre capables de renouer avec leur générosité naturelle pour accueillir ces citadins et capables de retrouver la patience qui les caractérisait pour former les citadins à la campagne et aider à les ré enraciner dans un terroir. Ce sont ces hommes de la terre qui sauront faire germer les graines citadines. Ils auront eux aussi à apprendre et à reconnaître qu’ils ont perdu leur artisanat et leur folklore et donc leur fertilité culturelle. Ils ont besoin de la greffe des citadins, ils ont eux aussi à réapprendre. De ce double mouvement devraient naître de nouvelles pousses, une nouvelle vie, de l’espoir. Des épreuves, des difficultés, des sourires et de l’entraide.

Aujourd’hui et depuis un certain temps, il y a déjà une forme d’exode de citadins vers les campagnes. Mais mon constat est que la plupart de ces personnes ont placé au centre de leur démarche le changement d’air et non le changement d’ère. Ce qu’ils vivaient en ville, ils finissent par le reproduire à la campagne où leur temps devient principalement dédié à la survie de leur modèle de changement d’air. Certes, il y a des contacts avec les autochtones mais cela reste en surface, ils ne s’imprègnent pas de l’âme du pays et des gens qui y sont enracinés. Il y a toujours des exceptions, mais en général, la greffe ne prend pas.

Il y a aussi le cas particulier des régions où la désertification des campagnes a été si marquée que les citadins qui s’y sont installés se retrouvaient presque seuls. Là aussi j’ai pu constater qu’il manque un lien à l’âme du pays, une capacité à s’harmoniser dans le paysage.

Prenons un exemple : ce couple avec deux enfants qui a réussi à acheter une ferme. Après cinq ans de travaux, quelques aides des voisins, le lieu est devenu habitable. Madame a lancé la fabrication de pains bios et Monsieur essaye de se faire connaître comme menuisier. Cinq ans de plus ont passé, ils ont réussi à s’équilibrer financièrement, mais « c’est serré ». Il faut beaucoup « bosser » pour s’en sortir. Ils ont de bons rapports avec leurs voisins avec qui ils s’entendent bien, mais ils n’ont pas trop de temps. Les voisins non plus n’ont pas trop de temps et ils ne sont plus très jeunes…

À ce couple, il me semble qu’il leur manque trois choses fondamentales :

– L’existence d’un réseau qui dès l’origine soutient leur projet en leur assurant des conditions de vie correctes. Ce peut être des associations écologiques locales, des réseaux types colibris ou terre de Liens, des personnes qui se sont engagées comme clients de leurs activités dès le début du projet (type AMAP).

– La place et du temps pour une vie culturelle importante et des échanges humains.

– Des relations de confiance, de confidentialité, de profondeur avec leurs voisins et les gens des villages avoisinants.

Ces trois choses fondamentales permettent de proposer une voie en trois étapes préliminaires sur comment faire pour que la greffe prenne pour un scénario viable dans le futur.

Les trois étapes préliminaires seraient :

1/ Un examen de conscience

2/ Se préparer à un changement de vie

3/ Formaliser l’orientation de changements de vie en projets concrets.

 

Première étape, un examen de conscience :

Pour les citadins comme pour les ruraux, cela consisterait, grâce à des rencontres, des échanges, des lectures et un temps conséquents de réflexion personnelle, à comprendre que notre mode de vie et ses moteurs ne sont plus viables et étouffent les vrais moteurs de vie tant au niveau collectif qu’individuel.

Pour les agriculteurs et habitants des campagnes, il faudrait particulièrement arrêter de voir les nouveaux venus sur leurs terres comme des étrangers ou des personnes à plumer. En d’autre terme, sortir de l’indifférence ou/et d’un rapport intéressé envers les citadins.

Après la compréhension de sa propre situation et celle du monde, il faudrait passer à l’acceptation : l’acceptation qu’on est accroché, addict (pour reprendre un terme à la mode) à des choses futiles, mercantiles et superficielles. L’acceptation qu’on est d’une certaine façon pollué, pas seulement physiquement mais psychiquement et mentalement par un mode de vie ambiant, des habitudes dégradantes qui alourdissent et désensibilisent à ce qui est subtil, poétique et fraternel.

Pour ces deux phases d’examen de conscience passant par la compréhension et l’acceptation, l’entraide avec des échanges tendant vers toujours plus de sincérité me semble être la clé pour que les rencontres avec soi-même ne se soldent pas par un abandon face à la tâche que représentent ces changements intérieurs. C’est là que des activités en rapport avec les changements d’aire (résoudre des problèmes à l’échelle du monde à travers des actions d’ONG par exemple et résoudre des problèmes locaux en rapport avec l’entraide et l’aspect générationnel) ou d’air (actions écologiques, actions d’entraides, travail avec des agriculteurs et des ruraux) me semblent particulièrement appropriées pour rencontrer des personnes partageant ce type d’aspiration et certainement plus aptes à vivre les échanges préfigurant un changement d’ère.

La deuxième étape serait de commencer à agir dans le sens de ce qu’a fait émerger l’examen de conscience, essentiellement la préparation à un changement de vie :

Pour amorcer un changement de vie, en règle générale cela demande du temps. La table rase est rarement adaptée et peu conforme au changement d’ère qui demande de semer des graines et comme le jardinier, les arroser patiemment, entretenir ce jardin. On pourrait penser que les ruraux sont mieux lotis pour cette étape, je n’en suis pas sûr. Il y a trop longtemps que pour la plupart, ils ne respectent plus la nature et ses cycles. Eux aussi auront à prendre sur eux et ré expérimenter la patience et l’amour des belles choses et bien faites. Il ne s’agit pas d’un retour à la campagne de la fin du XIX° siècle et la vie qui va avec, ce serait alors en partie un échec. Cette deuxième étape serait plutôt une phase féconde et expérimentale d’essais et de partages pour que le meilleur du monde moderne se mette au service du vivant et de la nature et que ce qu’il reste des racines et terroirs, alimentent l’imaginaire des citadins. Il s’agit d’obtenir une symbiose, à titre expérimental, entre ce que peuvent s’apporter mutuellement les citadins et les ruraux.

Enfin, la troisième étape préliminaire serait de formaliser ces changements de vie en projets concrets tant au niveau individuel que collectif. En effet, quand les citadins et les ruraux auront appris à se connaître et s’apprécier dans leurs différences, quand leurs finalités seront claires et partagées, alors pourront naître quelques réels essais d’éco-lieux pour leur donner un nom.

Pourquoi tenter ce genre de projet seulement en zone rurale et ne pas le tenter dans les villes ?

Car le fonctionnement des villes s’appuie sur des apports essentiellement externes à elles, apports gérés à l’échelle nationale et régionale. D’autre part, tant que la finance est le facteur premier dans la manière de gérer l’occupation des sols en milieu urbain, cela ne permet pas d’envisager d’investir dans la mise en place de jardins maraîchers et de petites fermes de proximités à l’échelle adéquate pour une réelle autonomie. Plus tard, bientôt, quand le monde sera un monde de pénurie, ce ne sera pas dans les villes qu’on trouvera l’autonomie. Et si certains y arrivent ce sera soit par le vol et les pillages, soit par la force avec pour se protéger et garder « ses richesses » des châteaux-forts modernes entourés d’enceintes en béton et de grilles électriques.

Prenons l’exemple de la région parisienne qui est particulièrement significatif de la fragilité de notre système : en ce qui concerne la nourriture, on sait que cette région ne peut tenir que trois jours sans approvisionnement. Ensuite, elle passe en pénurie car ses terres agricoles n’assurent même pas le dixième nécessaire à son autonomie. Cela veut dire qu’au bout d’une semaine sans approvisionnement, au moins neuf millions de personnes manquent des denrées de base et doivent envisager de migrer vers de meilleures destinations si tant est qu’elles existent. Cette description alarmiste est vérifiable. Elle est le fruit d’une politique de course à la rentabilité où les stocks sont gérés au plus court. D’autre part, le coût d’achat du m2 monte progressivement aux abords des villes et rend prohibitif le maillage de jardins et d’habitats dans les villes à l’échelle souhaitable pour l’autonomie alimentaire.

Enfin, les campagnes sont devenues des lieux d’agricultures industrielles et spécialisées par régions avec des monocultures et mono élevages. En cas d’écroulement du système, elles non plus ne sont pas autonomes. D’où la nécessité vitale de relancer dans les campagnes des lieux ayant comme première finalité l’autonomie dans l’alimentation, dans l’éducation et dans les activités culturelles.

Ces trois piliers sont la base nécessaire à l’épanouissement des individus dans leur diversité, base à laquelle on doit rajouter une orientation marquée par le respect et la recherche d’harmonie avec l’environnement. Si en parallèle ou par la suite, ces lieux s’orientent pour obtenir ou au moins tendre vers l’autonomie dans les domaines de l’énergie, des services sociaux, médicaux et sanitaires, de la justice, de la sécurité et du travail, une nouvelle forme de civilisation peut s’envisager. Si ce scénario à tenter de réseaux d’éco-lieux arrivait à prendre de l’ampleur, on pourrait alors démontrer qu’une symbiose des hommes avec l’ensemble du vivant est possible dans notre monde actuel et peut-être inspirer pas seulement les citadins mais les villes elles-mêmes. Dans l’organisation et l’utilisation de l’espace, on chercherait la juste densité en tenant compte à la fois des intérêts généraux et particuliers et en plaçant au centre les intérêts atemporels plutôt que les intérêts matériels. Cela nécessiterait une réelle gouvernance mondiale, axe d’un arbre où les nations et les régions seraient ses branches et ses feuilles et non des entités sous tutelles ou en rebellions.

Si à partir de1968 et avec la décennie qui a suivi, le monde avait déjà les outils pour aller vers cette civilisation monde, peu d’hommes occidentaux avaient cette clairvoyance. De plus, ils n’avaient pas le pouvoir d’agir pour changer de cap face au rouleau compresseur de la société de consommation. Les années ont passé et si de plus en plus de personnes ont pris conscience de l’impasse du monde marchand, la plupart sont restées au stade de la constatation.

Ces personnes n’approuvent pas la direction de notre société, mais n’agissent pas ou ponctuellement, comme on le fait pour une action de charité dominicale et ainsi se donner bonne conscience. Ou alors, elles agissent en réaction, en étant contre certaines choses, sans arriver à formuler d’autres choses pour lesquelles elles sont pour et où elles pourraient s’investir. De tels comportements créent à la longue des dichotomies et des nœuds dans les consciences. Rien n’est inexorable et j’ai confiance sur le fait que ces dichotomies et ces nœuds peuvent se résoudre.

J’ai proposé précédemment trois étapes pour résoudre ces problèmes avec notamment la première étape, l’examen de conscience. Il me semble important de revenir sur ce sujet pour conclure, car sans un sincère examen de conscience, aucun scénario à tenter ne résistera à l’épreuve du temps, des doutes et des fluctuations inévitables dans une telle aventure. En plus de comprendre et accepter qu’on est « addict » à des choses futiles, mercantiles et superficielles, il me semble incontournable de se poser aussi la question de pourquoi on est « addict » à ces choses secondaires ?

Mon analyse sur le sujet est que cela demande à chacun de s’interroger sur la façon dont il gère ses peurs. La peur de la mort, la peur des changements, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de souffrir, la peur de perdre, la peur d’exprimer ses sentiments. Tant de peurs virevoltent en et autour de nous. Ne faut-il pas accepter de passer par certaines peurs avant que d’autres peurs, qui elles ne dépendraient pas de nous, nous assaillent ?

 

1 Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise, Bayard, 2010.

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